En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté, je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un geste.

—Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée; j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible. Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je l'ai couché… je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis habitué à vous entendre: votre note ne désharmonisera pas ma pensée… cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je m'habitue, que je me réhabitue aux objets qui m'entourent ici.

Je sortis aussitôt.

En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un choc soudain?

Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me tendit la main:

—Là! dit-il, me voilà nivelé, tu vois que cela n'a pas été long.

On remarquera que nous employions indistinctement le tu ou le vous. Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période méditative, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main avec effusion.

—Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.

XI

—Je te pardonne l'épigramme, répondit-il. Car, en vérité, je dois te paraître bizarre. Tu ne me connais pas encore complètement; je ne sais d'ailleurs si je me connais bien moi-même. Mais, avec ta bonne volonté, nous allons tâcher de nous rendre un compte exact de l'état dans lequel je me trouve. Et d'abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta curiosité en suspens, je te dirai que, depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, je n'ai pas cessé un seul instant de m'occuper de l'affaire Beaujon…