L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue et en quelque sorte convulsée.
—Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique récente lorsque ce portrait a été fait, peut avoir modifié certains traits… je serais de votre avis si nous constations une absence de contractions. La mort peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les contractions qui ont subsisté pendant la première heure qui a suivi le décès ont évidemment, nécessairement, préexisté à la mort ou plutôt se sont produites simultanément avec la catastrophe finale. Étudions maintenant le caractère de ces contractions qui, jusqu'ici, vous paraissent, comme à moi, ne pas être expliquées par l'effroi. Certes, je sais que rien ne pouvait venir plus naturellement à l'esprit que cette première hypothèse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au moment où il sent que sa force est en défaut, il est saisi d'une terreur folle… oui, cela est vrai, à moins (écoutez bien ceci), à moins qu'un sentiment plus violent, plus impérieux, n'absorbe toutes ses facultés et ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prévoir…
Nous respirions à peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa démonstration. Nous pressentions que la vérité allait se dégager de ces préliminaires.
—Or, le caractère typique, absolu, évident de cette physionomie, c'est le dégoût, un dégoût intense, profond, énorme. Vérifions le fait. Le signe caractéristique du dégoût, c'est la contraction de la lèvre inférieure, dont les extrémités s'abaissent tandis que le milieu de cette lèvre se recourbe sur lui-même et fait, selon une expression vulgaire, mais d'une clarté complète, bourrelet.
Nous exécutâmes tous instinctivement le mouvement.
—Voyez, la lèvre supérieure remonte violemment, la lèvre inférieure s'abaisse. Sous la pression exercée sur les joues par la motion de la lèvre supérieure, les deux plis dont je parlais tout à l'heure et qui sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent vigoureusement et se creusent. En même temps, le nez se relève et il se forme des plis transversaux à la jonction des sourcils. Les yeux, au lieu de s'ouvrir démesurément, comme dans la terreur, se rapetissent au contraire sous le gonflement des paupières. La peau du front, tirée en bas, est sans rides… Regardez ce portrait. C'est le type du dégoût… et voilà ce qu'il nous répond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est mort dans un accès de dégoût terrible, irrésistible… Ce que je vous dis n'est-il qu'une hypothèse plus ou moins ingénieuse? La réponse est dans la contraction de la lèvre inférieure. Aucune sensation, je dis aucune, n'a pour caractère accessoire ce trait qui est inhérent au dégoût. Le premier degré du dégoût est le dédain; ici la langue elle-même nous aide. Lèvre dédaigneuse, la formule existe, c'est la lèvre inférieure qui avance, tandis que la lèvre supérieure s'y appuie fortement.
—Toutes ces déductions, dit le juré, sont d'une justesse admirable. Il est évident que, lors de la crise fatale, Defodon était sous l'empire du dégoût; mais allierez-vous le dégoût, sentiment tout répulsif et de retraite, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait porté la victime à se jeter sur Beaujon?…
XIII
—Votre observation, reprit Maurice, vient elle-même au secours de la vérité; vous verrez comment, tout à l'heure. Je retiens le mot, et, comme on dit au Palais, j'en prends acte. Dégoût, sentiment qui a pour résultat le désir de s'éloigner, de faire retraite, comme vous l'avez si bien dit. Or, se retirer d'ici, n'est-ce pas aller là, c'est-à-dire se mouvoir en un sens opposé à l'objet qui cause le dégoût? Plus le dégoût sera violent, plus l'objet qui l'aura causé inspirera la répulsion, et plus sera vif le mouvement de retraite, d'éloignement, c'est-à-dire de tendance vers un point éloigné de celui où se trouve l'objet en question. Supposons que j'aie horreur des crapauds. Je marche dans un pré. Vous êtes derrière moi. J'aperçois à mes pieds un de ces horribles animaux, je fais un mouvement de recul, de retraite, et je vous heurte violemment.
Je ne sais quelle idée surgit à ce moment dans mon esprit. Il me sembla entrevoir le but vers lequel tendait cette démonstration; mais je me contins. Au même instant, on m'avertit que les témoins attendus étaient arrivés. J'allai prendre les dispositions dont m'avait parlé Maurice, puis je revins, après avoir placé le médecin auprès de M. Defodon père.