«Lors d'une perquisition faite dans la chambre de Beaujon, il a été découvert une photographie de la fille Gangrelot, dont la tête avait été à demi lacérée à coups de canif; de plus, une lettre, trouvée sur son bureau, porte ces mots inachevés: «Tu m'enlèves la Bestia… tu me le payeras!» Cette lettre était évidemment destinée à Defodon.

«Chez Defodon se trouvait une autre photographie de la même personne, avec ces mots écrits de la main de la victime: «À toi mon coeur! à toi ma vie!» Il est donc indiscutable que ces deux jeunes gens éprouvaient pour la Gangrelot une passion réelle et que la jalousie les animait. Quelques jours avant le crime, ils eurent une discussion assez vive dans la pension où ils prenaient leurs repas; et Beaujon, saisissant un couteau, s'écria en s'adressant à Defodon: «Je vais te dépouiller comme un lapin!» Cette discussion semblait d'ailleurs n'avoir pour prétexte qu'une plaisanterie; mais elle est évidemment l'indice d'un antagonisme toujours prêt à éclater et à se traduire en violences.

«Que s'est-il donc passé dans la soirée du 23 avril? Defodon et Beaujon étaient allés dîner ensemble à leur pension bourgeoise. Rien ne paraissait indiquer une mésintelligence plus grande qu'à l'ordinaire. La conversation roula sur divers sujets insignifiants. Defodon semblait mal à l'aise; il parlait peu et se plaignait d'une sorte de faiblesse générale. Était-il sous le coup d'un de ces pressentiments inexplicables, dont le secret n'a pu encore être saisi par la science? À la fin du dîner, il manifesta l'intention de rentrer chez lui pour se mettre au lit. Un de ses amis, le nommé Singer, proposa de l'accompagner et de passer la soirée avec lui. Mais Beaujon intervint vivement, en disant:

«—Mais, ne suis-je pas là? Je lui suffirai bien.

«L'événement a prouvé combien ces derniers mots, sous leur insignifiance apparente, cachaient d'ironie et de menaces.

«Un témoin rapporte encore ce propos. Au moment où Defodon et Beaujon se retiraient, quelqu'un dit au premier: «À demain!—Oh! à demain! fit Beaujon, je ne crois pas. Il a besoin de repos.»

«Les deux jeunes gens rentrèrent à l'hôtel. Que s'est-il passé de huit à neuf heures? c'est ce que l'accusation n'a pu établir de façon certaine. Ils étaient seuls, et rien n'a été entendu jusqu'à la scène suprême. Évidemment une discussion s'engagea entre Defodon et son meurtrier. Defodon était couché. Attaqué par le meurtrier, il se leva pour se défendre et vint tomber au milieu de la chambre, tandis que Beaujon le serrait à la gorge.

«Les explications fournies par Beaujon ne présentent aucune vraisemblance. Selon lui, son ami causait avec lui de la façon la plus calme, lorsque tout à coup son visage, sans raison apparente, aurait exprimé la plus grande terreur. Il se serait levé de son lit, en proie à une inexprimable frayeur, et se serait jeté sur Beaujon, qu'il aurait étreint fortement. L'accusé a montré à l'appui de son dire une ecchymose à l'épaule, qui semblait en effet produite par les ongles de sa victime. Ce serait alors pour se défendre que Beaujon aurait saisi Defodon à la gorge; involontairement, il aurait exercé une pression plus violente qu'il ne le croyait. Puis, quand il aurait vu son ami tomber sans vie, il aurait été pris d'une terreur si vive qu'il se serait enfui, ainsi qu'il a été dit.

«Ce système, que tout contredit, a été soutenu par l'accusé avec une rare ténacité; il n'en est pas moins inacceptable. Et toutes les circonstances, soigneusement groupées par l'instruction, prouvent qu'une fois de plus la société a à déplorer un de ces crimes enfantés par la jalousie et les passions mauvaises…

«En conséquence, Beaujon (Pierre-Alexis) est accusé d'avoir, dans la soirée du 23 avril, volontairement et avec préméditation, donné la mort à Defodon (Jules-François-Émile), crime prévu et puni…, etc.»