—Donc, reprit-il après un moment, j'espérais… et c'est peut-être cet espoir même qui est cause de tout… Vous m'avez laissé seul, seul auprès de la mourante. Il était, vous ne l'avez pas oublié, onze heures à peine… Elle, l'adorée, ne parlait plus, ne se plaignait plus, ne semblait plus souffrir… toute blanche, couchée dans son lit blanc, elle avait les yeux à demi fermés… J'entendais distinctement sa respiration, un peu sifflante, saccadée, et cependant non sans une certaine régularité. Écoutant ce soupir intermittent qui n'avait rien du râle, je me rappelais une certaine fois dans ma vie m'être occupé à caler une pendule, j'entends, à tenter de la remettre dans la position d'équilibre… Le balancier avait des heurtements irréguliers, inégaux; puis, tout à coup, à je ne sais quel mouvement tenté par moi, la régularité s'établit tout à coup. Tic, tac, tic, tac… c'était fait. La pendule marchait. Et je me disais que dans ce frêle organisme que la nature tenait en sa main, un accident pouvait tout à coup se produire qui régularisât cette respiration, tic, tac, tic, tac, régularité qui indiquerait la reprise normale du mouvement vital… Je songeais, je tenais dans ma main la main de la malade, elle avait une fraîcheur moite qui me semblait de bon augure; vous savez, nous autres, nous ne sommes pas des savants, et la main brûlante nous effraye… Je parlais à Mary, lui prodiguant les noms les plus doux et qui rappelaient nos plus charmantes intimités… elle ne répondait pas, et toujours cette respiration… puis il y eut un soupir plus long que les autres et… un temps d'arrêt. Je la crus morte, et me penchai vers elle. Les pommettes de ses joues étaient violettes, d'un violet doux et pâle… j'appliquai mes lèvres sur les siennes, comme si sous mon aspiration le souffle pouvait revenir plus promptement. Il revint en effet, et l'intermittence reparut pendant un quart d'heure à peu près… puis nouvelle interruption, plus longue cette fois… la main que je tenais se contracta quelque peu… elle se desserra… le souffle recommença son mouvement de va-et-vient… une heure se passa ainsi. Je retenais moi-même ma respiration, je craignais de ne pas entendre ce qui était, pour moi, la preuve de la persistance vitale. Je pensais à tout autre chose: c'est singulier, ma mémoire s'était arrêtée à un souvenir de jeunesse et de joie. C'était une fête de mariage dans laquelle, en vérité, j'avais dansé comme pas un des jeunes gens les plus réputés pour leur activité… Je revoyais les lustres chargés de bougies, laissant tomber leurs taches blanches sur les habits des danseurs… j'entendais les accords de l'orchestre qui se répétaient avec monotonie, frappant mon oreille de leur rythme cadencé… rythme… mesure… régularité… respiration… cet enchaînement d'idées se fit… j'écoutai… Je n'entendis ni rythme, ni mesure, ni respiration… Elle ne respirait plus… elle… pendant que je m'égarais dans les dédales de la mémoire et du passé… elle était morte… morte! Avez-vous compris? Étant là, auprès d'elle, à son chevet, je l'avais absolument abandonnée… j'écoutais les mélodies d'un orchestre du passé… et le présent, c'est-à-dire ELLE, ma Mary, ma femme, mon amour… Mary était morte. Misérable que j'étais! je l'avais laissée mourir seule… À ce moment suprême, elle m'avait peut-être cherché du regard, elle m'avait peut-être appelé mentalement. Elle était morte… croyant à mon oubli… étonnée de ne pas sentir ma main serrer la sienne…

Il s'arrêta et essuya son front inondé de sueur.

—Comprenez-vous bien maintenant les impressions qui suivirent? Oh! j'étais fou, fou, si vous voulez, en ce sens que mon désespoir était si complet, si profond, qu'il n'admettait aucune consolation possible… Une seule… elle n'était pas morte… elle ne pouvait être morte… je ne voulais pas qu'elle fût morte… Avez-vous jamais éprouvé cette impression?… Elle est bien étrange et bien vraie; vous êtes là auprès d'un cadavre… vous savez que c'est un cadavre… mais vous refusez d'accepter cette certitude. Savez-vous ce que j'ai fait, moi?… J'ai crié à son oreille, je l'ai appelée: Mary! Mary! de toute la force de ma voix, m'efforçant d'envoyer le son droit et direct dans son oreille… Elle n'a pas bougé!… J'ai glissé ma main sous les draps… Je l'ai pincée, oui, pincée, meurtrie de mes ongles, espérant qu'un cri de douleur révélerait la vie dans ce corps inanimé… Rien… rien… J'ai tout tenté, tout! Elle est restée immobile, inerte… morte! car elle était morte! Alors il y a eu en moi comme un écroulement… j'ai senti s'effondrer tout mon être intérieur… et je suis resté, stupide, stupéfié, veux-je dire, regardant cette chair que j'avais aimée et que n'animait plus l'esprit que j'avais adoré… Je ne puis insister, ce sont de ces impressions qui semblent durer un siècle et qui se traduisent en une minute… Je me disais: Elle est morte! morte! morte!… Là où était le mouvement est maintenant l'immobilité… C'est la fin, la nullité, l'annihilation! La nuit passait, j'étais abruti, le mot est dur, mais vrai… Je regardais toujours… je voyais le drap s'abaisser sur les membres de la morte… Il se formait des plis rectes, anguleux, pointus… et une sorte d'ivresse s'emparait de moi, atonie, impuissance, folie d'immobilité et d'anéantissement… Il était alors trois heures et demie Le jour venait. Était-ce le jour? Une sorte de lueur pâle, blafarde, comme ce rayon qui sort de l'oeil d'un mort ou d'un fou… et la blancheur du lit paraissait plus blanche, et la pâleur du visage plus pâle… Je regardais la morte! j'étais habitué à cette idée que tout était fini, et pour jamais, pour jamais… Tout à coup…

Ici Edwards me prit la main et me la serra comme entre des tenailles de fer.

—Tout à coup… elle remua… Comprenez-vous?… elle remua… Était-ce une convulsion dernière?… je n'en sais rien; mais voir ce cadavre, cette immobilité animée tout à coup de mouvement… Il n'y avait pas à douter, elle avait tendu les bras en avant… Ce que j'ai cru, je ne le sais pas… mais j'ai eu peur…peur, PEUR!

Elle avait remué, tout était là… Je me suis jeté sur elle pour la forcer à rester immobile!… Après, je ne sais plus!…

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—Maintenant, dit le docteur, savez-vous, comprenez-vous ce que c'est que la peur! et admettez-vous que vos contes d'enfants soient purement et simplement ridicules!»

FIN DE LA PEUR

LE TESTAMENT