Ils sont en face l'un de l'autre. Il y a un moment d'arrêt. Qui parlera le premier, maintenant? et que dira-t-il? Il serait peut-être convenable de prononcer quelques paroles de regrets… car, après tout, quoique nous soyons ses héritiers, ce n'en était pas moins un homme… et puis, de son vivant, nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui… et puis… et puis…

Mais ces deux hommes se regardent. Un même sentiment les agite, les envahit, et ils partent tous les deux d'un éclat de rire. La glace est rompue. Sans dire un mot, ils rient et se serrent les mains. N'insistez pas, ils danseraient…

Un nuage sur ces deux fronts. Une pensée nouvelle et attristante. Serait-ce donc un remords de cette joie inconvenante? Après tout, ce premier mouvement était peut-être involontaire, nerveux, comme l'on dit. On a vu les plus grandes douleurs se manifester par le rire… Mais ne croyez point cela. C'est plus naturel, et la pensée qui jette sur leur visage cette teinte grisâtre et mélancolique, ombre qui voile un soleil naguère si radieux, se formule ainsi:

«Il y a d'autres parents!»

Cette pensée fait lame. Elle tombe sur le gâteau d'héritage comme un couteau à plusieurs tranchants, et le divise en tranches qui, au premier coup d'oeil, paraissent imperceptibles. Ils ne se sont rien dit, ces deux hommes, et ils se répondent: «Oui, il y a Smithlake!—Et miss Stroke!—Et Steney!» Calcul rapide. Trois et deux font cinq. Trois millions divisés par cinq, restent à chacun six cent mille dollars. «Eh! eh! en somme, six cent mille dollars! c'est encore un chiffre. Pas vrai, compère?—Mais, oui…» Et le nuage s'écarte et le soleil reparaît.

«Ces intrus,—intrus est le mot,—savent-ils la nouvelle?… Non, évidemment. Si on pouvait la leur cacher! Ah! ce serait une victoire… Mais, bast! les solicitors vont prendre l'affaire en main, et ils chercheront et ils trouveront… Il est donc inutile d'y songer, à moins que… dame! on ne sait pas, nous sommes tous mortels… Depuis combien de temps les avez-vous vus, compère?… Si peu de temps que cela! Ah! c'est fâcheux… Du moins, il y aurait eu quelque intérêt à prendre des informations. Voyez! il ne peut y avoir de satisfaction complète… et puis miss Stroke avait une si mauvaise santé… Vous verrez qu'elle mourra dans quelques mois… Et ce seront de nouveaux embarras, des dérangements… elle aurait bien mieux fait… Enfin, encore des ennuis en perspective.

III

«Mais d'autre part, s'ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se déranger, ils ne se hâteront pas… et qui portera la peine de leur lenteur? Nous encore. Examinez cela! voilà des gens qui ne songent à rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grâce à leur incurie, à leur inintelligence, à leur bêtise, nous serons obligés d'attendre… leur bon plaisir. On ne va pas s'établir si loin que cela, quand on est cohéritier d'un homme qui peut… qui doit mourir, en vous laissant six cent mille dollars. On s'occupe de ses affaires, by God! On n'est pas là, stupidement, à attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout sucrés!

«Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n'y a qu'une chose à faire, compère! Eh oui! il faut les avertir, et le plus vite possible. Nous porterons le timbre-poste en dépense… Écrire! et si les lettres se perdaient, si seulement elles éprouvaient du retard. Décidément le mieux est d'aller les chercher… Peuh! un voyage de quelques jours! ce n'est pas une affaire! Puis, ainsi, ils n'hésiteront pas… nous leur montrerons le journal, ils monteront immédiatement en chemin de fer… nous les ramènerons de gré ou de force. Ils n'ont aucun droit de résister. Ils nous appartiennent… ils font partie de nous-mêmes. Convenu, compère, rentrez chez vous, prenez un gros paletot, et partons.»

Une heure après, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent à la gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un regard rapide… Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien enveloppé?