LE PRÉSIDENT.—Je vous interrogerai tout à l'heure sur vos relations avec cette fille; achevez votre récit.

BEAUJON.—Mais vous m'interrompez à chaque instant… J'aurais déjà fini. Je vous disais donc que nous causions de toutes sortes de choses, en très bons amis, je vous assure. La nuit était tout à fait venue, j'allumai une lampe à l'huile de pétrole qui, par parenthèse, n'avait ni globe, ni abat-jour. Je la mis sur la cheminée. Elle éclairait en plein le lit et le visage de Defodon. C'est alors que se passa la scène inexplicable qui m'a amené ici… Ah! je me souviens, nous nous rappelions à ce moment un vieux souvenir de Bullier, une noce de l'année dernière… Ce qui suit a été si rapide que j'ai eu beaucoup de peine à ressaisir quelques détails. Defodon me parut préoccupé; le regard fixe, il ne me répondait que par monosyllabes… Tout à coup son visage s'est contracté; je ne sais pas; mais il me semble avoir vu sur sa figure, auprès de la bouche, quelque chose de noir comme une tache… Il a bondi sur lui-même en poussant un cri rauque, étouffé, comme si le larynx eût été violemment serré. Il a étendu les bras en l'air et battu l'air de ses mains… puis il a sauté en bas de son lit, en chemise, et s'est jeté sur moi. Je me suis levé et l'ai repoussé, mais il s'est accroché à moi, m'a serré le cou d'une main, l'épaule de l'autre. Il semblait se débattre contre un horrible cauchemar. J'ai cru qu'il devenait fou; pour le faire reculer je lui ai porté la main à la gorge, évidemment; dans ma surprise, je n'ai pas mesuré la force de la pression… j'ai dû serrer très fort. Il a porté la tête en arrière, je l'ai lâché; il est tombé de toute sa hauteur. Je me suis baissé vers lui… sa face était horriblement convulsée. C'est alors que je l'ai cru mort… j'ai eu peur et me suis sauvé en criant.

LE PRÉSIDENT.—Comment votre première pensée était-elle de vous enfuir plutôt que d'appeler du secours?

BEAUJON.—J'ai perdu la tête.

D.—Ainsi, vous prétendez que c'est Defodon qui vous a attaqué, sans aucune provocation de votre part, et que vous vous êtes seulement défendu?

R.—Attaqué ne me paraît pas le mot propre. Il n'avait pas plus de raison de m'attaquer que je n'en avais moi-même pour lui faire du mal. Je croirais plutôt à un accès de fièvre chaude.

LE PRÉSIDENT (aux jurés).—Nous entendrons les médecins à ce sujet.—(À l'accusé:) Expliquez-nous quelles étaient vos relations avec la fille Gangrelot. (Mouvement d'attention dans l'auditoire.)

L'accusé sourit.

—En vérité, dit-il, je ne comprends guère l'importance que l'on attache à ces détails. La Bestia est une bonne fille, qui aime tout le monde et, par conséquent, n'aime personne. Il est très vrai que j'ai eu des relations avec elle, un peu comme la plupart de mes camarades. Defodon aussi. Mais de là à une passion, de là à de la jalousie, il y a loin. Pour être jaloux de la Bestia, il y aurait eu trop à faire…

LE PRÉSIDENT.—Accusé, je vous invite à vous exprimer convenablement et à quitter ce ton ironique qui n'est pas en rapport avec la gravité de votre situation. Ainsi, vous niez qu'il y ait eu jalousie entre vous et Defodon au sujet de cette fille?