Il me fallait oublier que Paul était mon ami, afin de le pouvoir ausculter à loisir et sans que mes nerfs se missent de la partie.

Je fis une longue promenade, seul dans le parc, m'intéressant à cette flore curieuse, née à force de soins, comme au château de Cintra, dans un terrain de roches, et peu à peu je recouvrai dans ces observations le calme de ma raison et de ma conscience.

Puis, comme était venue à tomber une fine pluie d'automne, je rentrai dans la maison. Elle comprenait un rez-de-chaussée et deux étages: l'appartement de Paul se trouvait au premier, au second c'étaient des chambres d'amis dont j'occupais la plus grande.

Au rez-de-chaussée, un salon dont les fenêtres ouvraient sur la campagne, invisible d'ailleurs par ce temps gris; puis un fumoir, une salle de jeux, avec billard, toupie hollandaise, tout cela—je dois rendre cette justice à Jean—parfaitement entretenu et dans un état d'exquise propreté.

Enfin j'avisai une petite pièce, presque complètement obscure, avec une fenêtre garnie de vitraux. Une bibliothèque avec rayons autour et au milieu une table de chêne. On se sent tout de suite entre amis. A la lueur d'une lampe, je commençai l'examen des planchettes et découvris là à ma grande satisfaction les meilleurs et les plus récents travaux de philosophie et de sciences naturelles, mais aussi une série d'ouvrages relatifs aux plus étranges et aux plus embrouillés problèmes de psychologie transcendante, de psychisme et même—pourquoi reculer devant le mot—de magie, d'ésotérisme oriental et d'occultisme à haute pression.

—Ouais! me dis-je, voilà qui me donnera très probablement la clef du mystère. Ces volumes sont couverts de notes, de soulignages, de rappels: il est évident que Paul les a ressassés. Il faut avoir l'esprit très net et très équilibré pour se pencher sur ces profondeurs sans éprouver la sensation du vide, le vertige. La tête de Paul lui aura tourné trop vite, c'est une affection guérissable, une variété de la névrose dont la suggestion aura rapidement raison.

J'étais rasséréné. Connaissant les causes, je redoutais moins les effets. Je n'étais pas dès lors un négateur impénitent des phénomènes mystérieux dont plusieurs—et non des moins troublants—ont déjà acquis droit de cité dans nos cliniques. Mais j'estime que rien n'est plus dangereux que de poser le pied—en touriste fantaisiste—sur ces terrains mal connus où la folie vous guette. Paul n'était pas armé pour la lutte, les douleurs éprouvées l'avaient prédisposé à l'ébranlement mental; il avait trébuché, étourdi, aux premiers pas. Je lui tendrais la main et le relèverais, c'était mon devoir d'homme sensé, d'ami, et je n'y faillirais pas.

Mon souci s'allégeait. Je soupai de bon appétit, coupant court aux dissertations de Jean qui me fit tout l'effet d'avoir subi la contagion du détraquement ambiant, et je me retirai de bonne heure dans ma chambre, désireux de me reposer, pour le lendemain être en possession de toute ma lucidité d'esprit.

Je me sentais calme et je m'endormis sans fièvre. Mais, après un temps que je ne puis apprécier, je m'éveillai soudain avec un hoquet nerveux; et, chose curieuse, c'était exactement la même impression que la veille, une angoisse inexplicable compliquée d'une bizarre difficulté à respirer.

Je sautai sur le tapis, réagissant de toute ma force contre cette torpeur. Ou j'étais la victime d'une illusion,—et en ce cas la raison la dissiperait,—ou le phénomène était réel et j'en découvrirais la cause.