«Le docteur Thévenin ne protesta pas: au contraire, il sembla se désintéresser de la question, et rompit avec ses adeptes. Mais je sais de source certaine qu'il n'abandonna pas ses études. L'homme de qui je tiens tous ces détails et qui a été un des derniers élèves de Thévenin m'a déclaré, quelques mois avant sa mort que la science de son maître l'épouvantait—c'est le propre terme qu'il a employé. Et il ajoutait:

«—Ne croyez à aucune jonglerie, à aucun charlatanisme, non plus qu'à une de ces déséquilibrations cérébrales qui peuvent tout expliquer par un intérêt d'argent ou d'orgueil, sinon par la folie. M. Vincent est l'homme le plus froid, le plus strictement positif que j'aie rencontré de ma vie. Jamais il n'a procédé par à-coups, c'est-à-dire en laissant au hasard le soin de décider du bien ou du mal fondé de ses observations. Il va lentement d'un point à un autre, degré par degré, soumettant aux vérifications les plus minutieuses chaque progrès obtenu. C'est peut-être en raison de cette lenteur même que j'ai tant de peine à le suivre: sans cesse mon imagination m'emporte et m'entraîne en fausse route. Lui va tout droit, sans s'écarter d'une ligne de la voie tracée.

«Tu comprends, continua Gaston, combien j'étais curieux d'obtenir des détails. Science soit! mais quelle science? A toutes les questions que je lui adressai, mon ami répondit avec une discrétion qui équivalait à un refus de divulguer les secrets de son maître. Cependant, voici ce que je pus obtenir. M. Vincent ne s'est préoccupé ni de la seconde vue ni de la prévision de l'avenir. Ses études portent uniquement sur le fait physiologique, ou même physique, d'une force radiante—exactement le terme employé depuis par Crookes—émanant du corps de l'homme et dont l'action—attirante ou pénétrante—peut s'exercer à distance et sans l'aide d'un conducteur matériel.

«Tu vois que de là à l'hypnotisme et surtout à la suggestion, il n'y a qu'un pas.

«Avec l'audace de la jeunesse, je me suis rendu chez M. Vincent et j'ai tenté de le confesser. Un homme très singulier, en vérité et qui m'a produit une impression telle que jamais je n'en ai éprouvé de semblable. Pendant que je lui parlais, m'autorisant du nom de mon ami—qui alors n'existait plus—pour m'offrir en quelque sorte à prendre sa succession d'élève, M. Vincent me regardait: et, chose singulière, je ressentais un effet qui n'était ni l'engourdissement somnambulique, ni la fascination hypnotique: mais il me semblait qu'une irrésistible attraction s'exerçait sur moi. Comprends-moi bien: mon corps n'était pas entraîné vers lui, mais quelque chose qui émanait de toute la périphérie de mon corps, comme si à travers mes pores une substance impalpable, éthérienne, avait été projetée de moi vers lui. L'effet ne dura d'ailleurs que quelques secondes, puis cessa tout à coup.

«—Quel âge avez-vous? me demanda-t-il brusquement.

«—Vingt-six ans, lui répondis-je.

«—Vous travaillez trop, reprit-il. Vous vous dépensez trop vite et trop tôt. Prenez garde, économisez-vous.

«Je ne comprenais guère, me sentant jeune et vigoureux, sous cette réserve qu'après l'effet singulier dont je viens de te parler je ressentais une sorte de lassitude, comme après un excès.

«J'essayai de revenir au sujet qui m'avait amené. Mais il m'interrompit.