—Maintenant, lui dis-je, permettez-moi de vous rappeler que vous m'avez promis hier de me parler plus longuement de votre pensionnaire, M. Vincent.

—Je ne vous ai pas oublié, et je ferai mieux que de vous exposer mes souvenirs. J'ai l'habitude, à l'entrée de mes clients, de relater par écrit les circonstances intéressantes de notre première entrevue.

Le docteur se leva, ouvrit un carton et en tira quelques feuilles de papier qu'il me remit, en ajoutant:

—Lisez, pendant que je vaquerai à quelques occupations nécessaires. Je reviendrai tout à l'heure.

Resté seul, voici ce que je lus:

«Aujourd'hui 15 avril 188., à six heures du soir, on me présenta la carte d'un visiteur qui réclamait un entretien immédiat. Elle portait ce nom: Vincent de Bossaye de Thévenin, de la faculté de médecine de Paris. J'eus un mouvement de surprise. Comme aliéniste, j'ai dû m'occuper spécialement de l'histoire du magnétisme animal, et je me rappelai avoir été frappé de ce nom, à une époque déjà lointaine. Il me semblait qu'il devait être porté par un contemporain de mon grand-père ou tout au moins de mon père. Je donnai ordre d'introduire immédiatement la personne qui avait remis cette carte, et un instant après je vis entrer un vieillard portant dans tout son être la trace non équivoque de la décrépitude, quoique sur le visage parcheminé subsistassent des vestiges singuliers d'une fraîcheur inaccoutumée. La marche témoignait encore d'une certaine vigueur.

«M. Thévenin s'inclina, je lui rendis son salut en lui désignant un siège, puis je le priai de me faire connaître le motif de sa visite.

«—Je viens, me dit-il d'une voix qui n'avait point de tremblotement sénile, je viens vous prier de me prendre comme pensionnaire… Oh! payant, bien entendu, ajouta-t-il vivement, comme pour répondre d'avance à une objection possible.

«—Pardon, lui dis-je, mais vous êtes bien le docteur Thévenin?…

«—L'ancien élève de Mesmer, l'ami de Puységur. C'est bien moi.