—Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....
Ils s'éloignèrent. A ce moment, les branches d'un yucca s'écartèrent lentement, et une tête parut, sinistre, grimaçante:
—Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il paraît que nous conspirons... il est temps de prendre ses précautions... gare à vous!...
III
ANCIENNES ET NOUVELLES CONNAISSANCES
Le personnage qui venait de surgir de si étrange façon et qui paraissait avoir entendu toute la conversation de M. de Bernaye et de madame de Silvereal sortit peu à peu de la touffe exotique qui l'avait si complétement dissimulé. Pour ne point abuser de la patience de nos lecteurs, disons immédiatement qu'à première vue ceux d'entre eux qui se souviennent de certain portrait tracé dans le prologue de ce récit eussent reconnu maître Biscarre. Et cependant, à part le profil bestial dont la nature l'avait gratifié et qu'il lui eût été certes bien impossible de répudier, Biscarre était profondément métamorphosé... En bien? peut-être. En tout cas, son visage, sa physionomie, sa chevelure étaient autant d'œuvres d'art si artistement combinées, que de l'ancien forçat la science du maquillage était parvenue à faire un élégant de trente ans à peine, aux traits plutôt sévères que durs, en somme, ce qu'on est convenu d'appeler un homme sérieux. Sa toilette était un chef-d'œuvre de goût. Des diamants de prix scintillaient au devant de sa chemise de fine batiste; des gants irréprochables moulaient ses mains, un peu grandes, mais longues et minces. En somme, maître Biscarre, entrant dans les salons du duc de Belen, pouvait, sans disparate, faire figure au milieu de tout ce que l'aristocratie et la finance—confondues d'ailleurs sous le règne de Louis-Philippe, en une seule caste—offraient de plus remarquables spécimens. Comment Biscarre se trouvait-il dans la serre, c'est ce que nul n'aurait pu expliquer, et moins que personne, l'intendant qui introduisait les arrivants en jetant leur nom de sa voix sonore. Car Biscarre s'était abstenu de passer devant lui. Il venait de la serre, sans avoir franchi ni la porte d'entrée ni les salons. Nous saurons tout à l'heure quels étaient les chemins secrets connus de Biscarre. En ce moment, il s'avançait dans les salons fendant le flot des invités, et se dirigeait vers M. de Belen, qui paraissait engagé dans une conversation des plus intéressantes avec plusieurs grands spéculateurs de l'époque, MM. Stéphane et Colombet, qui venaient d'obtenir une magnifique concession de chemin de fer; M. Allard, le célèbre banquier, qui rêvait les emprunts internationaux, et d'autres comparses, flaireurs de dividendes, qui humaient délicieusement chacune des paroles tombant de ces lèvres privilégiées.
—Mon cher de Belen, disait Colombet, homme de corpulence énorme, à lèvres charnues, vous savez que nous comptons sur vous. Notre conseil d'administration doit se recruter parmi les grands dignitaires de la noblesse et de la fortune...
—Et les actions de fondateurs sont d'une valeur certaine, ajoutait Stéphane, personnage de bois qui semblait avoir deviné trente ans d'avance le Vertillac des Faux Bonshommes.
Chacun de ses gestes tombait net et sec, comme si un rouage se fût tout à coup décliqueté. De Belen avait un sourire gracieux pour chacune de ces gracieuses ouvertures.