Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la missive mystérieuse:

—Avant tout, dit-il, obéissons.

Un instant après, il sortit de la maison de M. de Belen.


IV

LES SUITES D'UN BAL

Au moment où les derniers invités du duc de Belen se blottissaient dans leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, témoignaient de l'âpreté du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait disparaître tant bien que mal les traces laissées par la cohue, deux personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie de ce cabinet était assez curieuse. Pendant toute la durée de la fête, il avait été soigneusement fermé. Et cependant, si quelque invité y avait pénétré, il y aurait pu trouver satisfaction à ses goûts, à supposer qu'il fût, en si petite proportion que ce fût, porté aux études orientalistes. De tous côtés, aux murailles, au plafond, sur les meubles, ce n'étaient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature portant le caractère indélébile de l'art indo-chinois, depuis le tiwa-sa-wota, tabatière en bois de santal, la corne de buffle artistement sculptée, l'écale de noix de coco évidée à jour comme une dentelle, jusqu'à ces inimitables corbeilles, enjolivées d'ornements bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourbé où s'enchâssent les perles vénitiennes, le sabre à la lame plate et s'élargissant à l'extrémité; là, des flèches aiguës aux pointes empoisonnées, le disque métallique à grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des socles de marbre jaspé, de hideuses statues, aux têtes difformes, aux membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les sectateurs de Bouddha prodiguent à leurs idoles. Les tentures de soie brodées d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, relevées par des écharpes tissées d'écorce et teintes des plus éclatantes couleurs, sur lesquelles restaient immobiles, posés comme s'ils allaient prendre leur vol, les dragons frangés de rouge et d'or. Des peaux de tigres couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait particulièrement l'attention: c'était un fragment de statue, sculptée dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment semblait avoir été scié et détaché d'une statue de petite taille et représentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du torse. Là encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien empire d'Annam. En réalité, dans cette pièce bizarre, on se fût cru transporté à des milliers de lieues de Paris. C'était comme une échappée à travers l'espace vous entraînant tout à coup aux limites de l'extrême Orient. Mais la présence des deux causeurs, M. de Belen et M. de Silvereal, vous eût bientôt ramené dans le domaine de la réalité. M. de Belen se tenait debout, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute et la lèvre ricanante, tandis que le baron, assis ou plutôt affaissé sur un siége de bambou, paraissait en proie à un malaise difficile à vaincre.

—Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous prétendez m'imposer des conditions?

Silvereal protesta d'un geste soumis.

—En vérité, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas déjà fait pour vous plus que je ne vous devais?...