—Et je serai votre prophète! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et à nous deux le monde!...

Le baron se retira, non sans avoir serré avec effusion la main de son excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la tête entre ses mains, il parut absorbé dans ses réflexions. Puis il releva la tête:

—Cet homme est un complice, donc il est gênant; je lui donne un mois.... Au bout de ce temps....

Il n'acheva pas; mais un geste éloquent traduisit sa pensée. Si Silvereal avait pu le voir, il eût frissonné jusqu'au plus profond de son être. Belen alla à la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il était cinq heures du matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais son valet de chambre pour le déshabiller. Il couchait dans une petite pièce attenante à son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur qui a connu les fatigues des longues et périlleuses entreprises. Il entra dans sa chambre, après avoir soigneusement tiré les verrous qui fermaient la porte de son cabinet; il commença à se dévêtir. Mais, au lieu de se coucher, il alla à un large coffre de bois exotique, garni d'énormes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse, un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche. Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie à la serre, que nous avons déjà décrite, et où avait eu lieu l'entretien de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. Là, encore, il s'arrêta et écouta. Sûr de n'être pas épié, il écarta la touffe de yuccas gigantesques, dont les longues feuilles se refermèrent derrière lui. Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimulé dans une fente du plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumière de la lampe sur l'ouverture béante. On eût dit un puits dont la profondeur se perdait dans l'ombre... Un instant après, M. de Belen avait disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effaçait toute trace de son passage.


V

SOUS TERRE

Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire était de forme circulaire et maçonné. Il était évident que jadis il avait servi de cage à un escalier régulier qui, depuis longues années sans doute, avait disparu. M. de Belen avait attaché la lanterne à son cou, de telle sorte que le rayon de lumière, partant de sa poitrine, éclairât en plein la muraille fruste.

La descente n'était rien moins que facile. De place en place, des crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord de creux ménagés de distance en distance. Il était aisé de comprendre qu'il avait déjà suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin périlleux, car ses mouvements, réguliers et en quelque sorte automatiques, ne décelaient aucune hésitation. A mesure qu'il descendait, il semblait que l'obscurité, fendue en quelque sorte par le rayon qui s'échappait de la lanterne, se refermât au-dessus de lui plus épaisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour rétablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine de mètres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arrêta, restant suspendu dans le vide. Sans hésiter, et comme s'il eût répété un exercice qui lui était familier, il se courba légèrement en arrière, puis il sauta. La hauteur d'où il se laissait tomber était d'à peine deux mètres: ses pieds frappèrent le sol avec un bruit mat. L'homme leva sa lanterne dont la lueur éclaira l'endroit où il se trouvait. C'était un vaste caveau circulaire, dont la voûte en ogive présentait des lignes garnies d'arêtes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre. Les murailles, formées d'une pierre solide noircie par les ans, semblaient être les assises de la maison qu'il avait quittée tout à l'heure. M. de Belen, après un rapide examen, pour la forme sans doute—car il n'était pas supposable qu'un étranger se fût introduit dans cet étrange souterrain—se baissa et posa la lanterne sur le sol. Puis, se dirigeant vers un des points de la circonférence, il se courba de nouveau. On entendit le cliquetis de pièces de fer, et quand il revint dans le rayonnement de la lumière, il tenait à la main un levier et une pioche dont la pointe soigneusement aciérée présentait un tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point où il avait pris ces instruments et revint encore une fois portant une bêche et une large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui échappa. Sur la terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds humains. Une sourde exclamation s'échappa de sa poitrine.

—Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.