CE QUE C'ÉTAIT QUE LE CASTIGNEAU

Nous avons laissé Martial au moment où, miraculeusement sauvé d'une mort certaine par deux inconnus, il avait été transporté dans une voiture mystérieuse qui, entraînée par des chevaux rapides, avait disparu dans la direction des Champs-Élysées. Les roues, fendant l'épais tapis de neige qui couvrait le sol, n'éveillaient aucun écho. Et c'était un spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drapée de deuil, qui fuyait à travers la nuit. Elle avait atteint la place de la Concorde, qui étendait jusqu'à la Seine sa nappe blanche, d'où émergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaunâtre. Puis, les chevaux s'étaient engagés sur le Cours-la-Reine, qui, à cette époque, était loin de présenter, même pendant la journée, l'animation qui s'y voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai désert, était bordé de propriétés, jadis habitées par l'aristocratie et la haute finance, mais déjà presque délaissées, le luxe commençant alors à tendre vers le faubourg Saint-Honoré et abandonnant les Champs-Élysées au menu peuple. L'allée des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribué à éloigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrière le carré Marigny, abandonné aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'à l'époque des fêtes nationales, c'était une sorte de dédale où les jardins s'enchevêtraient, où les pavillons se dissimulaient derrière les branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avinés. Le Paris de nos pères immédiats possédait encore une physionomie bizarre et que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont jamais connu que les grandes voies à lignes droites et monotones. Or, c'était vers l'allée des Veuves que se dirigeait la voiture dans laquelle se trouvaient Martial inanimé et la femme dont la voix avait tout à l'heure prononcé quelques mots. Silencieuse, elle avait placé son bras sous la tête du jeune homme et elle le soutenait doucement.

Enveloppée dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entière, cette femme, le front penché, semblait en proie à une profonde émotion. Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial, qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait versée murmurait maintenant:

—Ainsi, voici encore une créature humaine devant laquelle la vie s'était peut-être ouverte radieuse et belle... et qui, de degrés en degrés, est descendue jusqu'au désespoir douloureux et sinistre.... Sur ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'échapper de cette prison qui se nomme la vie, pour se réfugier dans cette liberté qui s'appelle la mort!...

Et elle ajouta encore:

—Pauvre Martial! vingt ans!...

Puis, comme si une pensée plus douloureuse encore se fût tout à coup imposée à elle:

—Et lui! lui! fit-elle d'une voix brisée. N'a-t-il pas vingt ans? et ne se débat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs où la haine et le crime l'ont poussé!

La voiture s'arrêta. C'était devant une petite porte, à peine visible, percée dans un mur élevé au-dessus duquel des arbres dépouillés de feuilles étendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de neige. Une ombre se dressa à la portière et l'ouvrit. Puis un cri de surprise retentit:

—Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est qu'évanoui. Donne-lui les soins que réclame son état. Que M. de Bernaye soit immédiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le sais... pas un mot... que ce malheureux ignore où il se trouve et qui l'a sauvé?