»Ce qui m'étonnait profondément, c'est que ma mère fût aussi bien instruite de ce qui se passait à Paris. Voici ce qu'elle m'avoua. Lorsqu'elle avait appris, très-indirectement, que j'avais une maîtresse, elle avait éprouvé une terreur invincible. Sans doute, cette femme allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de l'oisiveté, à la débauche, peut-être... et, sans faire part de son projet à personne, elle était venue à Paris et avait pris adroitement ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait auprès de moi, j'avais complétement renoncé à la vie que j'avais menée jusque-là. Plus de ces parties entre camarades, d'où l'on revient la tête lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur. On parlait d'un chef-d'œuvre.

»Ma mère ne voulut même pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui reprochasse de m'espionner. Et elle était repartie dans sa solitude, la chère âme, heureuse de ce que le danger par elle redouté ne fût qu'imaginaire!...

»Voilà ce qu'était ma mère!... Quant à la perte de sa petite fortune, c'était pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps déjà, sa santé était chancelante, et son énergie seule la soutenait encore; mais quand elle avait vu s'écrouler d'un seul coup toutes ses espérances, tout cet édifice de sécurité sur lequel, à ses yeux, reposait mon avenir, elle avait été saisie d'une crise terrible, à laquelle elle devait succomber.

»Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de l'agonie!... elle se préoccupait surtout de ce que j'allais devenir.

»Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'était réservées pour son entretien, elle avait encore économisé, et ce fut avec un sourire de joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse où brillaient ces dernières pièces d'or, dont chacune représentait une privation pénible.

»—Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-là te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reçus de ton père... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non, tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en défaire qu'en cas d'absolue nécessité... Il est bien entendu que je ne laisse pas de dettes, pas même le loyer de notre petite maison.... Comme je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le propriétaire, et tu peux la quitter sans avoir rien à payer... tu comprends, nous avons fait une cote mal taillée! et il a résilié le bail.

»Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle, prévoyante jusqu'à la mort!

»Quand elle comprit que la minute suprême arrivait, elle m'attira près d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie où grinçait un râle souffreteux:

»—Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton père, tu lui donneras mon dernier baiser...

»Et ses lèvres se posèrent sur mon front... et j'entendis un long soupir!