»Je passais les nuits devant son hôtel, épiant aux fenêtres de sa chambre un rayon de lumière, une ombre.

»Je n'avais pas de pain, j'étais devenu une sorte de mendiant famélique qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui qui tuait en moi la conscience et l'honneur.

»Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon âme avec un épouvantable cynisme!

»Quand des mois s'étaient passés, quand je commençais à désespérer et que peut-être une lueur de raison allait jaillir en moi, on eût dit qu'elle devinait ce prochain réveil; alors elle m'appelait.

»Tantôt, quand, stupide et rougissant de moi-même, je me trouvais sur le passage de sa voiture, elle s'arrêtait brusquement et m'appelait; j'accourais, courbé comme un valet, et alors, avec un éclat de rire, elle repartait au galop de ses chevaux.

»Et j'étais presque heureux qu'elle m'eût reconnu, fût-ce même pour m'insulter.

»Ou bien, dans la mansarde où j'avais dû me blottir, comme un fou dans un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:

«Viens!»

»Et j'obéissais à cet appel... elle me recevait et me disait:

»—Tu ne t'es pas encore tué!... décidément, tu es si lâche que je t'aime!