Deux renseignements: A l'époque où se passent les faits que nous racontons, l'abréviation des mots était dans toute sa floraison argotique. On disait les Funamb pour les Funambules, le petit Laz, pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le café du caf, et le bouillon un ordin, du mot ordinaire.
Les termes métaphysiques n'avaient pas échappé à la contagion: «En v'la une vraie rigol,» pour rigolade, «est-il bass!» pour est-il bassinant (ennuyeux)! émoss, pour émotion.
Second détail:
Voici où et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de citer étaient prononcées. Auprès des halles, derrière les ignobles échoppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'était à la place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux amants du passé les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons branlantes et penchées abritaient ces bouges, réservés en apparence aux maraîchers et aux travailleurs du carreau, mais en réalité envahis par tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au pied d'une de ces bâtisses, menacées par le marteau des démolisseurs et toutes prêtes à tomber d'elles-mêmes si on ne se hâtait de les jeter à bas, une boutique à carreaux sales, formés de vitres verdâtres, barbouillées de craie, portait cette enseigne:
A l'Ours vert.
Au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de tôle, fichée par quatre clous, représentait je ne sais quelle forme hétéroclite d'animal que le propriétaire de l'établissement affirmait être un ours, et qui, par un caprice singulier du peintre, était d'un vert que nous pourrions qualifier d'ardent. L'ours était dressé sur ses jambes de derrière et, le museau levé, paraissait se livrer à quelque sarabande qu'un ours qui se respecte n'eût jamais esquissée.
Voilà pour l'extérieur. Entrons. C'est un long boyau, divisé en deux rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immaculée de sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehaussées d'une couche de graisse noirâtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si peu de bonne volonté qu'on y voulût bien mettre, l'apparence d'une toile vernie. Justement à côté de la porte d'entrée, un comptoir recouvert d'une plaque de zinc, encombré de bouteilles, de brocs, avec son évier percé d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinçures de verres vidés. Derrière le comptoir, une grosse femme, aux allures masculines, aux lèvres moustachues, à l'œil rougi. Nous disons à l'œil rougi au singulier, par cette raison que cet œil est unique, l'autre disparaissant sous la paupière fermée. Que si nous nous obstinions à vouloir approfondir ce mystère, nous apprendrions que la maîtresse de l'Ours vert, connue sous le surnom de la Brûleuse, a jadis soutenu quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'après une condamnation sévère, elle a assez peu respecté les arrêts de la justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le verra tout à l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et corpulence énormes, traits boursouflés, nez épaté, bouche lippue, oreilles gigantesques, tels étaient les traits du personnage qui, jadis, attendait dans les gorges d'Ollioules le forçat Biscarre; tel était aujourd'hui Diouloufait, que les habitués de l'Ours vert avaient baptisé d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'était toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt années passant sur ce masque de chair y avaient creusé des rides profondes, et les cheveux embroussaillés étaient presque gris. En ce moment, la Baleine venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprès d'un homme qui, la tête dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa présence.
—Voyons, mon petit gosse, reprit la Baleine, faut pas se faire du tintouin comme ça. V'là-t-il pas! pour une méchante histoire de quatre sous!...
L'autre ne répondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et s'adressant à la Brûleuse:
—La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....