—Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient avec une convulsion de rage. Je vas rien te découdre!
Il se rua sur Jacquot. Mais déjà la Baleine l'avait saisi à la gorge. Si Dioulou était vigoureux, Muflier, fortement musclé, ne lui cédait en rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi par derrière en criant:
—Faut les laisser faire! Pas de tricheries!
Les deux hommes s'étreignant, poitrine contre poitrine, les bras enlacés, luttaient avec une énergie formidable. Une première fois, à une secousse violente, ils se séparèrent, puis revinrent l'un sur l'autre, les poings en avant. On entendit résonner leur thorax sous les coups. Tout à coup, le bras de Dioulou se détendit avec la roideur d'un ressort d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misérable poussa une sorte de rugissement.
—As-tu ton compte? fit Dioulou.
Mais la voix s'arrêta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un coup de tête à la poitrine. Alors le combat prit un caractère effrayant. Les deux colosses, en proie à une rage furieuse, s'étaient saisis de nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secoués, semblaient n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs têtes congestionnées les yeux sortaient, comme prêts à sortir de leurs orbites.
—Hardi! Muflier! criaient les autres.
Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Déjà, cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de sa poitrine; ses reins pliaient. Mais à ce moment la porte s'ouvrit violemment; un juron formidable retentit, et, en même temps, deux mains se rivant à l'épaule des lutteurs les séparèrent les arrachèrent pour ainsi dire l'un de l'autre et les repoussèrent contre les murailles opposées.
—Le singe! crièrent les spectateurs de la lutte.
La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire indiscuté. On eût dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a déjà reconnu), ces deux êtres énormes ne fussent plus que des enfants. Déjà Muflier, la tête baissée, épuisé de fatigue, courbait la tête et cherchait à éviter le regard de Biscarre. Quant à Biscarre—que les Loups désignaient sous le nom de Bisco—on n'eût certes pas reconnu en lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il était redevenu le forçat, ignoble, avec sa blouse rapiécée, son pantalon dentelé, la casquette à visière plate, les mèches de cheveux pendantes sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bête fauve, il y avait comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et pâles s'échappait une lueur sinistre. Les bandits—depuis Goniglu le Malin jusqu'à Maloigne, le courtisan de Muflier—avaient perdu leur assurance.