M. de Mauvillers était resté veuf de bonne heure avec ses deux filles, Mathilde et Marie.
Absorbé par les soins de son ambition, il s'était peu préoccupé de l'éducation de ses enfants, estimant que le plus important serait, au jour venu, de les marier dans d'honorables conditions, ce qui signifiait, dans l'esprit de M. de Mauvillers, qu'elles devaient former des alliances utiles à ses propres projets.
M. de Mauvillers rêvait le ministère, la pairie. Ses filles pouvaient l'aider à atteindre ce but. Cœur sec et intelligence quasi brutale, il n'avait jamais éprouvé le moindre sentiment d'affection vraie, et ses ennemis disaient à voix basse—car il était redouté—que sa femme était morte de chagrin.
Il est des âmes aimantes que l'égoïsme tue plus sûrement que le poison.
Mathilde et Marie s'étaient donc trouvées livrées à elles-mêmes. Leurs caractères s'étaient développés sans direction effective, sans contrôle efficace.
M. de Mauvillers n'exigeait d'elles que le respect. Les banalités de l'amour paternel restaient pour lui lettre morte, temps perdu, vaines démonstrations. Qu'on se levât lorsqu'il entrait, qu'on s'inclinât sans un mot devant ses volontés quelles qu'elles fussent, rien de plus. Il se croyait père parce qu'il dominait.
Ainsi que nous l'avons dit, il avait contracté vis-à-vis de M. de Costebelle les plus grandes obligations. Sa fortune personnelle, absolument compromise pendant l'émigration, avait été rétablie grâce au concours du père de Jacques, homme honnête et bon dans toute l'acception du mot, et qui avait conservé jusqu'à sa mort cette illusion que M. de Mauvillers était une âme stoïque et digne des temps anciens. Il n'avait pas deviné que la fidélité gardée par M. de Mauvillers à la cause des Bourbons, même lorsque l'empire offrait carrière à son ambition, n'avait pour motif réel que la prescience intuitive de la chute prochaine du colosse. Il est des temps où l'attente et la patience sont des habiletés.
M. de Costebelle laissait en mourant deux fils: l'un, Frédéric, officier dans l'armée royale, et Jacques, âme d'artiste, vivace, exaltée, et qui ne semblait pétrie que pour la lutte.
Jacques inquiétait M. de Costebelle. En vain il avait tenté de régulariser cette fougue, d'endiguer cette énergie. Mais sa sévérité paternelle se brisait bientôt, devant les brillantes qualités de ce cœur chaud et enthousiaste.
Cependant, à son lit de mort, M. de Costebelle avait supplié son ami de Mauvillers de veiller sur ce fils bien-aimé. Il espérait que la froide raison du magistrat parviendrait à calmer cette excitabilité presque maladive.