—Continue, dit-elle d'une voix à peine perceptible.

—Au moment où l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la débâcle de l'affaire sur laquelle elle s'était engagée était certaine, et allait être, quelques heures après, connue et publiée en Bourse.... Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas exécuter les ordres reçus, mais encore de retourner tout à coup, et de ma propre initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM. Colombet et Stéphane?...—je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire dont le premier devoir est d'obéir les yeux fermés...—puis n'était-il pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et n'encourait-elle cette perte qu'en toute volonté, et pour dissimuler quelque autre opération fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques à ma charge.... J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'était en tremblant que j'apportais à madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs que l'opération a produits.

Mancal avait prononcé ce petit discours d'une voix calme, sans nuances. On eût dit qu'il récitait une leçon.

La duchesse s'était laissé tomber sur une chaise basse, la tête entre les mains.

Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:

—Mancal, dit-elle, vous êtes l'homme le plus habile et le plus honnête que je connaisse.

—Madame me permettra, j'espère, de régler nos comptes: j'ai là en portefeuille les bordereaux et la somme payée.

—Tu as les trois cent cinquante mille francs!

—Les voici! dit Mancal.

Déjà madame de Torrès avait arraché les billets de sa main, et feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fiévreuse.