—Vous êtes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grâce à ma pitié si je ne vous fais pas jeter à la porte par mes laquais.
Mancal protesta d'un geste poli:
—J'ai eu l'honneur de demander à madame la duchesse si elle avait bien fait disparaître toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de Torrès, a été victime.
Le Ténia se mordit les lèvres jusqu'au sang.
—Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrès est mort entouré de médecins qui ont eux-mêmes constaté la nature de la maladie.
—Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est peut-être parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les médecins ont pu se tromper.
—De qui voulez-vous donc parler? s'écria madame de Torrès.
—Son nom? Ah! tenez, il m'échappe en ce moment... Seulement je puis vous raconter quelques détails. Il y a de cela quinze mois environ... madame de Torrès était depuis six mois la femme du duc, dont la fortune très-considérable lui avait été assurée par un contrat que peut seule expliquer la passion qu'elle lui avait inspirée.... La totalité des biens des époux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or, dans le sixième mois d'union, un certain soir—si ma mémoire est fidèle—du mois de novembre, une femme, fort simplement vêtue, comme une servante, mais dont les manières élégantes contrastaient singulièrement avec son costume, s'engageait, malgré la pluie et le brouillard, dans une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le Chemin-des-Bœufs....
La duchesse, la tête baissée, écoutait sans hasarder un mouvement.
La voix de l'ancien forçat avait repris son éclat presque métallique: il scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire résonner sur la conscience qu'il frappait.