—Mignonne! Mignonne! criaient-ils.
Ils atteignirent la voiture; mais au moment où ils y touchaient, l'un des énormes panneaux du théâtre s'abattit sur leur baraque, la couvrant tout entière de débris enflammés.
Mignonne! Ils se ruèrent à travers le feu qui les mordait. Comment firent-ils? Ils parvinrent jusqu'à la petite chambre où elle les attendait, immobile, effarée, pâle, car elle comprenait tout et savait qu'il lui était impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au même instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui l'accablait, et qui était énorme. Instinctivement, ils eurent une même pensée: soutenir ce toit, l'empêcher d'écraser la Mignonne. D'une main, ils s'arc-boutèrent aux parois; de l'autre, ils résistèrent à la chute, supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois et brûlait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La Mignonne était toujours là, immobile, les regardant de ses yeux, qui seuls vivaient encore. La fumée glissant à travers les fentes envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se détachait, boursouflée, de leurs mains qui grésillaient.... La souffrance était telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs membres restaient de fer....
Tout à coup il y eut un écroulement. Que se passa-t-il? Quand ils revinrent à eux, ils étaient étendus sur de la paille. Deux hommes étaient auprès d'eux: c'étaient Armand de Bernaye et Archibald de Thomerville.
—Mignonne!
Elle était morte. Quant à eux, ils avaient chacun un bras brûlé jusqu'à l'os. L'amputation était nécessaire. Ce fut un horrible désespoir.... Ils ne songeaient qu'à elle. Ils ne résistèrent même pas. Ils subirent tous deux, sans un cri, la plus effroyable opération que le chirurgien eût encore osé tenter, la désarticulation de l'épaule. On les avait transportés dans la maison de Thomerville. Dès qu'ils furent seuls, ils n'eurent qu'un désir: Mourir!... A quoi étaient-ils bons maintenant sur la terre, maintenant que Mignonne était morte? Ils arrachèrent leurs appareils.
Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu leur indomptable énergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le demander à Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la voulaient consacrer à l'œuvre du bien contre le mal. Et voilà comment les deux frères Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.
Ils étaient restés saltimbanques, et c'était dans leur baraque que venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons décrit les exploits dans le chapitre précédent. Donc Muflier, s'effaçant avec toute la galanterie dont il était capable, avait fait place à la belle Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Paméla. Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de soutien.
Les deux frères, quoique privés chacun d'un bras, exécutaient les exercices que d'ordinaire on applaudit, alors même que le sujet est en possession de tous ses membres. Voici comme ils procédaient. Tout d'abord, c'étaient de simples jeux d'adresse. Se plaçant côte à côte, ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant les objets lancés par l'autre, et ils étaient parvenus à une telle précision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras étaient bien en réalité dirigés par la même volonté, guidés par le même coup d'œil. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul être, ils bondissaient sur des trapèzes, s'enlevant sur des cordes tendues, exécutant des culbutes, jusques et y compris le saut périlleux. Hermance ne se possédait pas d'aise: Paméla, qui était plus sentimentale, répétait vingt fois par minute:
—Les pauvres garçons!...