—Monsieur de Belen, encore une fois, je vous adjure de laisser de côté toute personnalité à l'adresse de la duchesse.

De Belen éclata de rire.

—Très-beau! Vous êtes un type! Je continue. Et vous allez voir que je vous fais la partie belle. Mon cher Silvereal, je suis, vous le savez, très-bon. Sans quoi, je ne vous l'avouerais pas. Un ancien banquier de Bordeaux, qui a floué les fonds de ses commettants et qui s'est embarqué pour les Indes, par suite de certaines circonstances qu'il est inutile de vous faire connaître, puisque vous ne les savez pas et que votre médiocre intelligence ne les devinera jamais, est devenu,—lui, roturier,—duc de Belen... J'ai en mains le pouvoir de disposer d'immenses richesses... Oh! ne secouez pas la tête... C'est mon but, et j'y touche. Or, je sais que je suis discuté par certaines gens:—Qu'est-ce donc, disent-ils, que ce duc de Belen? Où sont ses titres, ses parchemins, sa filiation... que sais-je? Supposez que j'épouse Lucie, fille du marquis de Favereye, petite-fille de M. de Mauvillers... du jour au lendemain je suis inattaquable, je suis bien et dûment le duc de Belen, auquel nul ne songe plus à contester son titre. Est-ce votre avis?

Silvereal se contenta d'incliner la tête.

—Or, cette petite est charmante; je ne suis plus tout jeune, et j'aime le fruit nouveau. Elle a des pudeurs qui me plaisent, des effarouchements qui me séduisent... Passons!... tout cela vient admirablement à l'appui de mes raisonnements; je combine le mariage d'amour... un joli mot, n'est-il pas vrai? avec le mariage d'intérêt; mais, sachez-le bien, l'intérêt prime l'amour... Je veux être le mari de cette fille, et cela sera.

—Mais je ne vous en empêche pas! s'exclama le baron d'une voix dolente.

—C'est heureux! quoique vous m'ayez promis mieux et que je crusse devoir compter sur un concours efficace de votre part; mais ceci se retrouvera. J'ai exposé ma situation, je passe à la vôtre.

—La mienne!

—Vous, vous êtes un vrai Silvereal. Par vous-même, par votre femme, vous voyez toutes les portes s'ouvrir devant vous à larges battants... Vous avez vos entrées à la cour, et pour un peu, Louis-Philippe vous appellerait son cousin. Or, que faites-vous? Comme l'a dit le vieux Corneille... vous aspirez à descendre. Vous voulez tuer votre femme pour devenir l'époux d'une femme perdue, qu'il vous faudra imposer à la société... dont le nom est méprisé, que toute femme honnête refusera d'admettre dans ses salons... Je veux monter, vous voulez déchoir. Qui, en cela, représente la logique, la raison, de vous ou de moi? Soyez franc et répondez.

Silvereal laissa tomber ses deux bras, et, baissant la tête, dit d'un ton pleurard et grotesque: