Ce mais! constitue une des étrangetés les plus singulières de ce monde de bandits. Il faut que nous l'expliquions.
Jamais, jamais Diouloufait n'avait volé pour lui. Quand il faisait partie d'une expédition, quand lui passaient par les mains les produits de la rapine, Dioulou trouvait toujours le moyen—au moment du partage—d'être sorti.
Nous connaissons dans le monde parisien ce procédé, qui consiste à prétexter une affaire importante à l'instant de régler une addition. Nous appelons cela... s'absenter... à l'anglaise....
Dioulou obéissait aux ordres du maître, Dioulou faisait le guet, la courte échelle, il enfonçait les portes, escaladait les murs, prêtait à tous l'appui de sa force énorme et de son courage à toute épreuve. En cas de résistance imprévue, il luttait, ne reculait devant aucune extrémité pour le salut de tous....
Mais à peine l'oeuvre criminelle était-elle accomplie, à peine tout danger avait-il disparu, que Dioulou se séparait brusquement de la bande, ne se souciant ni des remercîments pour les services rendus, ni de la part qui devait lui revenir, conformément aux règles de l'association.
Cet homme, dont les hasards de la vie avaient fait un bandit, avait le sens intime, le désir continuel du repos et de la placidité. Il n'avait été véritablement heureux qu'au cabaret de l'Ours vert. Sauf les rares visites des Loups, il vivait là, en somme, comme le premier débitant venu, et il pouvait se faire parfois cette illusion, qu'il appartenait comme tout le monde à la vie normale.
Certes, dira-t-on, il aurait pu s'amender, rentrer dans la voie droite. S'il était vrai qu'il éprouvât le dégoût de sa vie nomade et périlleuse, Dioulou considérait comme un point d'honneur—singulier, mais réel—de ne pas abandonner ceux auxquels il avait donné de longue date sa parole, et surtout Biscarre, pour lequel, nous l'avons dit, il avait une affection brutale, irraisonnée.
Dioulou était un paria: paria il avait vécu, paria il devait mourir. Le monde était trop loin de lui. Loup, il vivait sur la lisière de la société, happant ce qui passait à sa portée, et parfois, sur un ordre donné, s'élançant à travers les hommes, comme ces fauves qui, chassés par la neige, se ruent sur les villages épouvantés. Il n'avait pas d'autre notion: si certaines hésitations troublaient son âme, elles n'avaient point pour mobile le sentiment du droit ou du devoir. C'était comme un instinct: on eût dit qu'il avait, dans une existence antérieure, connu les satisfactions de la conscience pure, et de temps à autre, à travers lui, passaient comme des ressouvenirs.
Non vicieux, et pourtant rivé au vice; non criminel, mais coupable; non avide, mais voleur, tel était Dioulou....
Il allait devant lui, à la façon des bêtes aveuglées qui suivent la main qui les entraîne et qui cependant ont un frémissement subit à l'approche du danger, et cela sans le voir....