—Mais les travaux qu'il avait entrepris?
Douze-Francs éclata de rire. Ce mot de «travaux» lui paraissait vraiment comique; il est vrai que, suivant toujours le quiproquo qu'il ne comprenait pas, Jacques s'obstinait à ne voir dans l'oncle Jean qu'un entrepreneur de maçonnerie.
—Les travaux! s'écria Douze-Francs. Bah! ça se retrouvera! et puis, entre nous, ajouta-t-il en baissant la voix, moi, je ne crois pas qu'il ait cassé sa pipe, c'est un vieux malin! Ça ne claque pas comme ça!
A ce moment, quelques personnes débouchaient à l'entrée du pont.
—Oh! oh! fit Douze-Francs, assez jacassé!... Je t'ai donné un bon avis, petiot. Faut pas aller à la baraque, parce que tu te ferais piger... Et maintenant tirons-nous des pattes chacun de notre côté. Bonsoir, mon petit loup!...
Et, sans ajouter un mot, Douze-Francs s'éloigna de toute la vitesse de ses longues jambes....
Décidément le cercle se resserrait autour de Jacques; son dernier espoir venait de lui échapper. Ce qui lui était le plus pénible, c'est qu'il ne pouvait plus se faire d'illusion. Évidemment l'oncle Jean faisait partie d'une association mystérieuse, dont sans doute ce Mancal était le lieutenant et dont lui-même, Jacques, était en ce moment la victime....
Tout manquait à la fois à Jacques. Ceux-là même sur lesquels il avait cru pouvoir compter en toute circonstance fuyaient devant lui. Chassé du monde où il s'était un instant introduit, délaissé par ses anciens compagnons, il était seul désormais, sans conseiller, sans aide.
Il se dit qu'il avait eu tort de ne point suivre Douze-Francs. Du moins celui-là le connaissait. Mais il se disait traqué par la police... Ce mot donna le frisson au jeune homme. Il lui semblait apercevoir dans le lointain une main qui s'étendait vers lui pour le saisir.
Il s'était accoudé sur le parapet du pont, et là, inconscient, perdu dans sa douloureuse rêverie, il regardait l'eau noirâtre qui clapotait sur les piles. Les lenteurs du courant irritaient son regard et communiquaient à son cerveau une sorte d'étourdissement.