[5] Strabon, III, 4, § 6; XIV, 2, § 6.
CHAPITRE V
LES PIRATES GRECS.
«Les premiers Grecs, dit Montesquieu[1], étaient tous pirates.» Rien n'est plus exact. La situation physique de la Grèce, sa configuration, se prêtaient admirablement à la piraterie: «Placée au centre de l'ancien continent, baignée de trois côtés par la mer, bordée de rivages découpés par des golfes profonds, abondants en havres abrités[2],» riche en bois, en promontoires, en caps, environnée d'îles, elle constituait un véritable empire de pirates. Nulle part la nature, si ce n'est dans les mers de Chine, n'était plus favorable à l'exercice de la piraterie. Les côtes, au tracé si capricieux, cachaient mille embuscades; poursuivait-on les pirates, ils fuyaient autour des îles, échappant à leurs adversaires comme dans un dédale sans fin.
[1] Esprit des lois, XXI, 7.
[2] Grèce, par Pouqueville.
Nous avons vu que les héros grecs de l'époque fabuleuse exerçaient tous la piraterie. Si nous rentrons dans l'histoire avec Hérodote, Hésiode, Thucydide, nous allons constater que la mer était couverte de malfaiteurs. Les habitants de la Grèce et des îles de la mer Égée ne regardaient pas la navigation comme un lien propre à unir les peuples par le commerce, mais comme un moyen de s'enrichir par le pillage. Le métier de corsaire était une profession nullement déshonorante, il donnait beaucoup de gloire, de réputation, de richesse et de puissance à ceux qui l'exerçaient avec audace, intelligence et courage.
«Anciennement, dit le grand historien de la guerre du Péloponèse, ceux des Hellènes ou des barbares qui étaient répandus sur les côtes, ou qui habitaient les îles, surent à peine communiquer par mer, qu'ils se livraient à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants, autant pour leur propre intérêt, que pour procurer de la nourriture aux faibles. Ils attaquaient de petites républiques non fortifiées de murs et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades; les saccageaient, et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette profession, loin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux chez qui c'est un honneur de l'exercer, en se conformant à certaines lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs œuvres, font demander aux navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates; ce qui suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent pas leur profession, et que ceux qui questionnent ne prétendent pas insulter. Même par terre, on se pillait les uns les autres... De cette antique piraterie est resté chez ces peuples continentaux l'usage d'être toujours armés... Les cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du commerce que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la piraterie fut longtemps en vigueur, les anciennes cités tant dans les îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer, car les pirates se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être marins ou pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont conservé, reculées dans les terres, leur habitation primitive. Les insulaires surtout se livraient à la piraterie[1].»
Tel est l'incomparable tableau que Thucydide nous a légué des commencements de la race hellénique, tableau aussi vrai au point de vue historique qu'en tous points conforme à une profonde connaissance de la condition primitive de la société humaine et des différentes phases du développement de la civilisation.