[6] Tite-Live, IX, 33.
La guerre contre les Tarentins eut pour cause un débat maritime. Une petite escadre romaine croisait dans le golfe de Tarente; un jour que le peuple de cette ville célébrait des jeux dans un théâtre qui dominait la mer, quelques-uns des vaisseaux romains apparurent à l'entrée du port. Le démagogue Philocharis s'écria que ces navires menaçaient la ville et que, d'après le texte des anciens traités, les Romains ne pouvaient naviguer par le détroit de Sicile au delà du promontoire de Lacinium[1]. A ces mots, la foule se précipita vers les galères, en coula quatre dans le port et en prit une cinquième. Le duumvir navalis périt et les matelots furent réduits en esclavage. Rome envoya des ambassadeurs pour demander réparation, mais l'ambassade fut un sujet de risée de la part du peuple de Tarente à cause du costume et du langage romains. Un Tarentin souilla même la robe de l'ambassadeur Posthumius. Comme la foule riait, le Romain s'écria: «Riez tant que vous voudrez, mais vous pleurerez bientôt, car les taches de cette robe seront lavées dans votre sang[2].» Rome fit marcher immédiatement une armée contre Tarente qui appela le roi Pyrrhus à son secours. Rome de son côté fit avec Carthage le traité d'alliance de l'année 276 dont j'ai parlé.
[1] Là se trouvait le temple de Junon Lacinienne au S.-E. de Crotone.
[2] Denys d'Halicarnasse, Excerpta.
C'est encore dans les pillages et les violences de peuple à peuple, en dehors de toute espèce de droit des gens, que l'on peut retrouver l'origine de la grande lutte entre Rome et Carthage. Ces deux villes, étendant chacune de leur côté leur domination, ne devaient pas tarder à rompre les traités qui les avaient unies dans la nécessité d'une défense commune et à se disputer la possession de la Sicile et de la suprématie maritime. Manifestation évidente de la jalousie et de la haine existant entre deux peuples ayant des intérêts de commerce et des besoins de conquête en complète opposition, la piraterie et les autres actions contraires au droit des gens ont toujours précédé l'état légal de guerre.
Les Mamertins, ces infâmes pillards furent la cause de la guerre qui éclata entre Carthage et Rome. Une légion romaine, commandée par le tribun militaire Decius Jubellus, Campanien d'origine, imita l'abominable trahison des Mamertins à Messine. Elle tenait garnison à Rhegium, de l'autre côté du détroit. Elle égorgea un jour les habitants de cette ville, s'empara de leurs biens, s'installa comme si Rhegium eût été pris d'assaut, et s'y maintint grâce aux secours que lui donnèrent les Mamertins (268 av. J.-C.)[1].
[1] Diodore de Sicile, Excerpta, XXII.
Ces bandits se soutinrent réciproquement, et les Mamertins devinrent un sujet d'inquiétude et de crainte pour les Syracusains et les Carthaginois qui se partageaient la possession de la Sicile. Il faut dire à l'honneur de Rome, qu'elle punit la perfidie de la légion de Decius. Le siège fut mis devant Rhegium et l'armée romaine passa au fil de l'épée le plus grand nombre de ces traîtres, Campaniens pour la plupart, qui, prévoyant leur sort, se défendirent avec furie. Trois cents furent faits prisonniers; ils furent amenés à Rome, conduits sur le marché par les préteurs, battus de verges et mis à mort. Rome rendit aux habitants de Rhegium leur ville et leur territoire.
Quant aux Mamertins, privés d'auxiliaires, ils ne furent plus en état de résister aux forces de Hiéron de Syracuse. La division se mit entre eux: les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à Rome une ambassade pour offrir la possession de leur ville au peuple romain et le presser de venir à leur secours.
L'affaire mise en délibération dans le Sénat fut envisagée sous deux points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhegium; de l'autre, il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois qui, maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions de Sardaigne, d'Afrique et d'Espagne, menaçaient de toutes parts les côtes de l'Italie. Le Sénat n'osa prendre aucune décision, il renvoya l'affaire au peuple qui, accablé par les expéditions incessantes de Rome contre les nations voisines, trouva l'occasion bonne de réparer ses pertes et s'empressa de voter la guerre.