Ce monarque avait, au début de sa lutte contre Rome, des forces considérables. Sans compter l'armée auxiliaire des Arméniens, il entrait, en effet, en campagne à la tête de 250,000 soldats d'infanterie, 40,000 chevaux, 300 vaisseaux pontés et 100 embarcations ouvertes dont les pilotes et les capitaines étaient phéniciens et égyptiens[1]. Depuis les guerres médiques on n'avait vu un tel déploiement militaire en Orient.
[1] Appien, Guerre contre Mithridate, XIII, XVII.
Pendant que la guerre civile et la guerre sociale mettaient l'Italie en feu, Mithridate en profita pour se jeter sur la Cappadoce, la Lydie, l'Ionie, la Phrygie, la Mysie, provinces de l'Asie-Mineure récemment soumises par les Romains. Le roi Nicomède et deux généraux romains, Aquilius et Oppius, furent écrasés en trois batailles, la flotte de l'Euxin anéantie et le proconsul contraint de fuir (88 av. J.-C). Partout les populations couraient au-devant du vainqueur. Mithridate se présentait en effet comme le vengeur des cruautés et des exactions des Romains; n'était-ce pas le moment où les proconsuls, les publicains rapaces, déshonoraient le nom romain et le faisaient abhorrer en Asie? Mithridate disait lui-même: «Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des proconsuls, les exactions des gens d'affaires et les injustices des jugements[1].» Aussi quand il s'écriait, non sans juste raison: «Dut-on périr, il faut lutter contre les brigands!» tous les opprimés l'accueillaient avec délire et lui donnaient le surnom de nouveau Dionysos[2]. Partout les peuples se livraient à des manifestations anti-romaines. Les villes, les îles, envoyaient sur son passage des ambassades «au dieu sauveur», l'invitant à les visiter, et les populations, en habits de fête, accouraient, en poussant des cris de joie, le recevoir hors des portes. La ville de Laodicée lui livre Oppius qu'il traîna après lui pour montrer un général romain captif[3]. La ville de Mitylène, de Lesbos, lui remet à son tour Aquilius qui s'était réfugié dans ses murs après sa défaite. Mithridate le couvre de chaînes et le promène à travers l'Asie, monté sur un âne et obligé, à force de coups, à dire:
«Je suis Aquilius, consul romain»; puis il le fait mourir en lui introduisant de l'or en fusion dans la bouche afin de flétrir par cet affreux supplice la réelle et insatiable rapacité des gouverneurs de la République romaine[4]. D'Éphèse, Mithridate envoie à tous ses satrapes et à toutes les cités l'ordre de tuer, le même jour, à la même heure, sans distinction d'âge ni de sexe, tous les Italiens, les serviteurs même, qui résident dans le pays, de laisser leurs cadavres sans sépulture et de confisquer leurs biens dont la moitié reviendra au roi et dont l'autre appartiendra aux meurtriers. Si grande était l'horreur du nom romain que partout, hormis quelques rares districts, dans l'île de Cos, par exemple, l'ordre épouvantable fut exécuté ponctuellement; le même jour, à la même heure, 80,000, d'autres disent 150,000 Italiens furent massacrés de sang-froid[5].
[1] Justin, XXXVIII.
[2] Diodore de Sicile, Excerpt. de virt. et vit., p. 112-113.
[3] Appien, XX.
[4] Appien, XXI: Velleius Paterculus, 18.—Diodore de Sicile prétend, au contraire, qu'Aquilius, prévoyant les outrages auxquels il serait livré, n'hésita pas à se frapper de sa propre main (Excerpt. de virt. et vit., p. 112-113).
[5] Appien, XXIII;—Florus, III, 6;—Valère Maxime, IX, II, 3; Cicéron, Pro lege Manilia, 3.
Le monde oriental avait épousé la cause de Mithridate. Parmi les îles, Chio et Ténédos, pillées par Verrès, Lesbos, Samos devinrent les alliées fidèles de ce roi, ainsi que la plus grande partie des Cyclades. Mithridate eut encore recours à de puissants auxiliaires, aux pirates.