La navigation existait dès l'âge de pierre. M. Foresi[1], de l'île de Sardaigne, a découvert toute une série d'objets en pierre, pointes de flèches, racloirs, hachettes en silex ou en une variété de quartz qui n'existent pas à l'état naturel dans l'île, et qui ont été taillés sur place, comme le prouvent des amas de débris. Il a trouvé aussi dans la petite île de Pianosa, entre la côte d'Italie et la Corse, deux beaux nucléus en obsidienne desquels on a détaché de nombreux couteaux; or, l'obsidienne n'existe pas dans l'île et ne se trouve que dans les terrains volcaniques du sud de l'Italie. De même à Santorin, M. Fouqué[2] a découvert des instruments en pierre et des poteries remontant à la plus haute antiquité. Il faut donc, qu'à cette époque, la navigation ait été assez avancée pour permettre des relations entre le continent et les îles.
«Plus la nécessité a été grande de traverser les eaux, plus l'homme, dit Maury[3], s'est ingénié à perfectionner son esquif: il imagina de copier jusqu'à un certain point le cygne, dont les pattes sont de véritables avirons, et les ailes des voiles à demi ouvertes au vent.» Mais chaque peuple navigateur s'est fait une tradition locale, poétique et légendaire. Les poètes et les historiens ont consigné dans leurs œuvres un grand nombre de ces traditions. D'après Ethicus Hister, la Lydie vit naître les premiers inventeurs des vaisseaux; Tibulle et Pomponius Méla attribuent cette invention à Tyr, et Dionysius Punicus aux Égyptiens; Hésiode veut que les premiers bâtiments aient été construits dans l'île d'Égine, Thucydide les fait corinthiens; Hérodote dit que les Phéniciens se livrèrent les premiers à la grande navigation; Eschyle fait remonter l'invention des vaisseaux à Prométhée. Pline l'Ancien rapporte que les radeaux furent inventés par le roi Érythras pour aller d'île en île sur la mer Rouge; le premier vaisseau long fut employé par Jason; Damasthès construisit les galères; Typhis, pilote du navire Argo, le gouvernail; Anacharsis les harpons; les Copes, les rames; les Athéniens, les mains de fer; les Tyrrhéniens, les éperons. Quant à la voile, les Grecs en font honneur à Dédale, Pline à Icare, et Diodore à Éole.
[1] Dell'età della pietra all' isola d'Elba.
[2] Mission de Santorin.
[3] La Terre et l'Homme.
II
ÉTAT SOCIAL PRIMITIF.—LES ENLÈVEMENTS ET LE MARIAGE.
A l'origine, comme je l'ai fait remarquer, l'humanité se présente sous des éparpillements nombreux, appelés tribus, n'offrant pas du tout un état de civilisation produite par de grandes agglomérations. Les plus civilisées parmi les nations les plus anciennes furent celles de la Chine, de l'Égypte et de l'Assyrie qui ont été peuplées rapidement, et qui ont exercé une grande influence sur les autres petits États. De ces grands foyers partirent des courants civilisateurs. La Grèce est de civilisation relativement récente, car, au moment où commence l'histoire des peuples helléniques, l'Assyrie et l'Égypte étaient déjà à leur déclin.
Les tribus maritimes, à l'instar de celles du continent, se disputaient les produits de leurs travaux et de leurs entreprises; de là, l'origine et la coexistence du brigandage, de la piraterie et enfin de la guerre. Des luttes incessantes amenèrent l'organisation des Confédérations. Les tribus se cherchèrent des auxiliaires parmi les peuplades ayant un même intérêt et, quelquefois même, une commune origine. Ces coalitions se sont produites dans la plus haute antiquité; on les trouve encore aujourd'hui chez les tribus sauvages de l'Amérique et de l'Australie qui sont dans l'enfance de la civilisation. Ces tribus se composaient de groupes de familles ayant à leur tête un chef, à la fois justicier et prêtre. Les liens de la religion les unissaient dans un culte commun. Le droit fédératif a pris naissance à cette époque. Les tribus vivaient et priaient en confédération jusqu'au moment où elles finissaient par se fondre en un seul peuple par l'effet du mouvement social. Parmi ces tribus confédérées, il y en avait toujours une en possession d'une certaine suprématie sur les autres, c'était à elle qu'appartenait la direction des affaires d'intérêt commun, «l'hégémonie», selon l'expression grecque. L'esprit d'exclusivisme était très répandu chez ces petits peuples. Chacun jugeait son voisin d'une manière étroite; en dehors de l'hégémonie, il n'y avait que le barbare. Le sentiment de la patrie y était poussé à l'excès: où fut-il plus grand qu'à Rome? Le cosmopolitisme était absolument inconnu dans l'antiquité, où nulle différence n'était faite entre l'étranger et l'ennemi. La tribu se concentrait en elle-même et restait fermée hermétiquement à ceux qui n'étaient pas nés dans son sein. Elle ne leur reconnaissait aucun droit; elle pillait et tuait l'étranger; la morale avait ses limites à la tribu, en dehors l'homme était une proie. Il en est ainsi chez presque tous les sauvages. Le droit des gens international existait, mais bien imparfait, entre les tribus confédérées seules; les droits de l'homme, comme être humain, étaient inconnus, ils ne datent que des temps modernes. Il n'est donc pas étonnant de trouver dans un état social pareil des brigands, des corsaires et des marchands d'hommes.