[1] Fragm. 24, Dig. lib. 49, 15.
[2] Discours sur l'histoire universelle, IIIe partie, chap. 6.
La bonne administration des provinces contribua plus que tout le reste à faire disparaître la piraterie. Pourquoi les peuples jadis soumis par les Romains n'auraient-ils pas été pillards, voleurs et pirates, quand l'exemple de tous les crimes leur était donné par les proconsuls républicains? Sous la République, en effet, l'oppression des provinces avait été générale. Il était passé dans l'usage qu'un gouvernement était un moyen de fonder ou de réparer sa fortune, et il le fallait bien, car le gouverneur partait ruiné pour sa résidence: il avait dépensé au moins deux millions pour acheter les suffrages des électeurs, et comme le gouverneur changeait chaque année, que l'on juge de l'état des malheureuses provinces! Elles ne pouvaient plus respirer! «Une indicible misère, dit Mommsen[1], s'étendait du Tigre à l'Euphrate sur toutes les nations.»—«Toutes les cités ont péri, lit-on dans un écrit publié dès l'an 70 av. J.-C.» En Asie-Mineure, les villes étaient dépeuplées, tant les bandits, les pirates et les gouverneurs avaient commis des ravages effrayants. Tous ces maux venaient de ce qu'il n'y avait pas à Rome un pouvoir assez fort pour commander à ses propres agents le respect des lois. Heureusement les choses changèrent, grâce au génie de César et d'Auguste.
[1] Histoire romaine, liv. IV, chap. 11.
Il ne peut entrer dans mon sujet d'exposer le système impérial en vigueur dans les provinces, sur lequel tant de beaux et savants écrits ont été publiés en France et à l'étranger, je dois nécessairement me borner à rechercher sobrement l'influence qu'il a eue au point de vue de la piraterie et de la sécurité publique et privée. Il a détruit l'une et fait naître l'autre. Aussi le gouvernement impérial fut-il bien accueilli dans les provinces. Tacite le proclame au début de ses œuvres immortelles: «Le nouvel ordre de choses plaisait aux provinces qui avaient en défiance le gouvernement du Sénat et du peuple à cause des querelles des grands et de l'avarice des magistrats, et qui attendaient peu de secours des lois, impuissantes contre la force, la brigue et l'argent[1].»
Les provinces étaient de deux sortes, celles de l'empereur et celles du Sénat et du peuple, mais l'empereur avait l'œil aussi bien dans les unes que dans les autres, et partout les gouverneurs veillaient au maintien de l'ordre, à la bonne gestion des affaires, prévenaient, en imposant leur arbitrage ou leur autorité, les guerres particulières, et, sous leur responsabilité, dispersaient les rassemblements séditieux et les bandes de malfaiteurs aussi bien sur mer que sur terre. Sans doute, et c'est le propre de la nature humaine que de n'être pas sans défaut, il y a eu de mauvais gouverneurs sous l'Empire, Tacite en cite plusieurs, mais tous furent accusés et condamnés[2]. Il y en eut de très honnêtes, Pline, Tacite, Thraséas, Othon, Pétrone, ces deux derniers, quoique débauchés, et Vitellius lui-même. L'empereur était très dur pour les magistrats malhonnêtes. Tibère fut un justicier implacable; il était bien aimé par les provinces, parce qu'«il veillait, dit Tacite[3], à ce que de nouvelles charges ne leur fussent pas imposées, et à ce que les anciennes ne fussent pas aggravées par l'avarice et la cruauté des fonctionnaires.» Les historiens rendent la même justice à presque tous les empereurs. Domitien, le plus sanguinaire d'entre eux, «s'appliqua, au dire de Suétone[4], à maintenir dans le devoir les chefs des provinces et les contraignit à être intègres et justes.»—«Adrien, dit le biographe de ce prince[5], visita tout l'Empire! et quand il rencontra des gouverneurs coupables, il les frappa des peines les plus sévères et même du dernier supplice.» On voit dans la correspondance de Pline le Jeune combien Trajan est admirable de sagesse et d'économie, répétant plusieurs fois qu'un gouverneur était le tuteur des villes, le gardien de leur fortune, et que son plus grand devoir était d'examiner sévèrement les comptes. «S'il m'arrive malheur, disait ce grand prince au jurisconsulte Priscus, je te recommande les provinces[6].»
On a pu dire avec raison que l'empire a été l'âge d'or des provinces. Les inscriptions si nombreuses recueillies par MM. Lebas, Waddington, Renier, Perrot, etc., prouvent l'explosion de reconnaissance que les provinces eurent envers un gouvernement qui les avait dotées de monuments d'utilité publique, de prétoires, de basiliques, de temples admirables, dont les ruines gisent au milieu de régions dévastées et stériles depuis des siècles, attestant hautement qu'il fut un temps où, sous un pouvoir fort et respecté, la paix, le commerce, le travail, la richesse, la civilisation, ont répandu à profusion, dans ces mêmes lieux, leurs bienfaits éclatants.
[1] Annales, I, 2.
[2] Ann., III, 66; XIII, 33; XIV, 18, etc... Suétone, Auguste, 67; Dion Cassius, LIV, 3, LVI, 25.
[3] Ann., IV, 6.