A ce moment, je sentis des larmes obscurcir mes yeux et ma voix sembla s'éteindre, étranglée par l'émotion. Je me contins cependant, et maîtrisant ma douleur, je pus reprendre mon discours. Je savais que j'aurais tout le temps de pleurer!

Il me fut fort pénible, dans cette circonstance, d'observer les regards d'envie de ceux qui voyaient déjà en moi le successeur de mon maître au Conservatoire. Précisément, il advint que, peu de temps après, je fus convoqué au ministère de l'Instruction publique. Le ministre d'alors était mon confrère de l'Institut, l'éminent historien Rambaud, et à la tête des Beaux-Arts, comme directeur, était Henry Roujon, devenu, depuis, membre de notre Académie des Beaux-Arts, et son secrétaire perpétuel, et l'élu de l'Académie française.

La direction du Conservatoire me fut offerte. Vous savez, mes chers enfants, que je déclinai cet honneur, ne voulant pas interrompre ma vie de théâtre, qui réclamait tout mon temps.

En 1905 les mêmes offres me furent faites. J'y opposai les mêmes refus, les mêmes excuses.

Naturellement, je présentai ma démission de professeur de composition au Conservatoire. Je n'avais, d'ailleurs, accepté et conservé cette situation que parce qu'elle me rapprochait de mon directeur que j'aimais tant.

Enfin libre et débarrassé à tout jamais de mes chaînes, je partis dans les premiers jours de l'été, avec ma femme, pour les montagnes de l'Auvergne.

CHAPITRE XXII
DU TRAVAIL!... TOUJOURS DU TRAVAIL!...

L'année précédente, au commencement de l'hiver, Henri Cain avait proposé à Henri Heugel, pour me le faire accepter plus sûrement, sachant l'empire qu'il avait sur moi, un poème tiré du célèbre roman d'Alphonse Daudet: Sapho.

J'étais parti pour les montagnes, le cœur léger. Pas de direction du Conservatoire, plus de classes, je me sentais rajeuni de vingt ans! J'écrivis Sapho avec une ardeur que je m'étais rarement connue jusqu'alors.

Nous habitions une villa, où je me sentais si loin de tout, de ce bruit, de ce tumulte, de ce mouvement incessant de la ville, de son atmosphère enfiévrée! Nous faisions des promenades, de grandes excursions en voiture, à travers ce beau pays, tant vanté pour la variété de ses sites, mais alors encore trop ignoré. Nous allions silencieux. Le seul accompagnement de nos pensées était le murmure des eaux qui couraient le long des routes et dont la fraîcheur venait jusqu'à nous; parfois, c'était le bruit jaillissant de quelque source qui interrompait le calme de cette luxuriante nature. Les aigles, aussi, descendant de leurs rocs escarpés, «séjour du tonnerre», suivant le mot de Lamartine, venaient nous surprendre, en un vol audacieux, faisant retentir les airs de leurs cris aigus et perçants.