Deux ans après, mon cher directeur, Albert Carré, donnait la première du Jongleur de Notre-Dame, au théâtre de l'Opéra-Comique, avec cette distribution idéale: Lucien Fugère, Maréchal, le créateur, et Allard.

L'ouvrage a dépassé depuis longtemps, à Paris, la centième, et je puis ajouter qu'au moment où j'écris ces lignes le Jongleur de Notre-Dame est au répertoire des grands théâtres d'Amérique depuis plusieurs années.

Une particularité intéressante à signaler, c'est que le rôle du Jongleur fut créé au Métropolitan House par Mary Garden, l'étincelante artiste admirée à Paris comme aux États-Unis!

Mes sentiments sont un peu effarés, je l'avoue, de voir ce moine jeter le froc, après le spectacle, pour reprendre ensuite une élégante robe de la rue de la Paix. Toutefois, devant le triomphe de l'artiste, je m'incline et j'applaudis.

Ainsi que je l'ai dit, cet ouvrage attendait son heure, et, comme Carvalho m'avait autrefois engagé à écrire la musique de la pièce tant applaudie au Théâtre-Français, Grisélidis, d'Eugène Morand et Armand Silvestre, j'avais écrit cette partition, par intervalles, durant mes voyages dans le Midi et au Cap d'Antibes. Ah! cet hôtel du cap d'Antibes! Séjour unique, séjour à nul autre pareil! C'était l'ancienne propriété créée par Villemessant, qu'il avait baptisée si justement et si heureusement Villa Soleil, et qu'il destinait aux journalistes accablés par la misère et par l'âge.

Représentez-vous, mes chers enfants, une grande villa aux murailles blanches, empourprée tout entière par les feux de ce clair et bon soleil du Midi, ayant pour ceinture merveilleuse un bois d'eucalyptus, de myrtes et de lauriers. L'on en descend par des allées ombreuses, imprégnées des parfums les plus suaves, vers la mer, cette mer qui, de la Côte d'Azur et de la Riviera, le long des côtes dentelées de l'Italie, s'en va promener ses vagues transparentes jusqu'à l'antique Hellade, comme pour lui porter sur ses ondes azurées qui baignent la Provence le salut lointain de la cité phocéenne.

Qu'elle me plaisait, mes chers enfants, ma chambre ensoleillée! Que vous eussiez été heureux de m'y voir travaillant dans le calme et la paix, en pleine jouissance d'une santé parfaite!

Ayant parlé de Grisélidis, j'ajouterai que, possédant deux ouvrages libres, celui-ci et le Jongleur de Notre-Dame, mon éditeur en entretint Albert Carré, dont le choix se porta sur Grisélidis. Ce fut le motif pour lequel, ainsi que je l'ai écrit plus haut, le Jongleur de Notre-Dame fut représenté à Monte-Carlo en 1902.

Grisélidis prit donc les devants, et cet ouvrage fut donné à l'Opéra-Comique, le 20 novembre 1901.

Mlle Lucienne Bréval en fit une création superbe. Le baryton Dufranne parut pour la première fois dans le rôle du marquis, mari de Grisélidis; il obtint un succès éclatant dès son entrée en scène; Fugère fut extraordinaire dans le rôle du Diable, et Maréchal tendrement amoureux dans celui d'Alain.