On le croira sans peine. Je ne ressemblais guère, à ce moment, à «ces poules tellement agitées qu'elles parlent de passer la nuit», selon l'expression d'Alphonse Daudet.
Je place ici un détail concernant Ariane. On verra qu'il ne manque pas d'importance, au contraire.
Ma petite Marie-Magdeleine était venue à Égreville, passer quelques jours auprès de ses grands-parents. Cédant à sa curiosité, je lui racontai la pièce. J'en étais arrivé a l'instant où Ariane est menée aux Enfers, afin d'y retrouver l'âme errante de sa sœur Phèdre, et comme je m'arrêtais, ma petite-fille de s'exclamer aussitôt: «Et maintenant, bon papa, nous allons être aux Enfers?»
La voix argentine et bien câline de la chère enfant, son interrogation si soudaine, si naturelle, produisirent sur moi un effet étrange, presque magique. J'avais précisément l'intention de demander la suppression de cet acte, mais subitement, je me décidai à le conserver et je répondis à la juste question de l'enfant: «Oui, nous allons dans les Enfers!» Et j'ajoutai: «Nous y verrons l'émouvante figure de Perséphone, retrouvant avec enivrement ces roses, ces roses divines, qui lui rappellent la terre bien-aimée où elle vécut jadis, avant de devenir la reine de ce terrible séjour, ayant comme sceptre un lis noir à la main.»
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Cette visite aux Enfers nécessite une mise en scène, une interprétation que je qualifierais volontiers d'intensives. J'étais allé à Turin (mon dernier voyage dans ce beau pays) par un froid assez vif, c'était le 14 décembre 1907, accompagné de mon cher éditeur, Henri Heugel, assister aux dernières répétitions du «Regio», le théâtre royal où, pour la première fois en Italie, on avait monté Ariane. L'ouvrage avait une luxueuse mise en scène et des interprètes remarquables. La grande artiste, Maria Farneti, remplissait le rôle d'Ariane. J'observai surtout le soin particulier avec lequel Serafin, l'éminent chef d'orchestre, faisant fonctions de régisseur, mettait en scène l'acte des Enfers. Notre Perséphone était aussi tragique que possible; l'air des roses, cependant, me paraissait manquer d'émotion. Je me souviens lui avoir dit, à la répétition au foyer, en lui jetant une brassée de roses dans ses bras large ouverts, de les presser ardemment contre son cœur, comme elle eût fait, ajoutais-je, d'un mari, d'un fiancé toujours aimé, qu'elle n'aurait pas vu depuis vingt ans! «Des roses depuis si longtemps disparues, au cher adoré qu'enfin l'on retrouve, il n'y a pas loin! Pensez-y, signorina, et l'effet sera certain!» La charmante artiste sourit; avait-elle compris?...
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Ariane donc était terminée. Mon illustre ami, Jules Claretie, l'ayant appris, me rappela la promesse que je lui avais faite d'écrire Thérèse, drame lyrique en deux actes. Il ajouta: «L'ouvrage sera court, car l'émotion qu'il dégage ne saurait se prolonger.»
Je me mis au travail. Mes souvenirs vous en reparleront plus tard.
J'ai fait allusion, mes chers enfants, au plaisir que je ressentais à chaque répétition apportant constamment des trouvailles de scène et de sentiments. Ah! avec quelle intelligence dévouée, incessamment en éveil, nos artistes suivaient les précieux conseils de Gailhard!