J'avais écrit un important morceau d'orchestre (rideau baissé) pour accompagner le combat victorieux des singes des forêts de l'Inde contre l'armée héroïque de Bacchus. Je m'étais amusé à réaliser, je le crois du moins, au milieu des développements symphoniques, les cris des terribles chimpanzés armés de blocs de pierre qu'ils précipitaient du haut des rochers.
Les défilés des montagnes ne portent décidément pas bonheur. Les Thermopyles! Roncevaux! Le paladin Roland comme Léonidas l'apprirent à leurs dépens. Toute leur vaillance n'y put rien.
Que de fois, en écrivant ce morceau, j'allai étudier les mœurs de ces mammifères, au Jardin des Plantes! Je les aimais, ces amis, eux dont a si mal parlé Schopenhauer en disant que si l'Asie a les singes, l'Europe a les Français! Peu aimable pour nous, l'Allemand Schopenhauer!
Longtemps avant qu'on se décidât, après maintes discussions, à laisser Bacchus entrer en répétitions (il ne devait passer, en fin de saison, qu'en 1909), j'avais le bonheur d'avoir mis en train la musique de trois actes, Don Quichotte, dont le sujet et la distribution des artistes avaient été désirés si affectueusement par Raoul Gunsbourg pour le théâtre de Monte-Carlo.
Vous le pressentez, mes chers enfants, j'étais de fort méchante humeur en songeant aux tribulations qu'allait me valoir Bacchus, sans qu'en ma conscience d'homme et de musicien j'eusse quoi que ce soit à me reprocher.
Don Quichotte arrivait donc comme un baume dulcifiant dans ma vie. J'en avais grand besoin. Depuis le mois de septembre précédent, je souffrais de douleurs rhumatismales aiguës et je passais mon existence plutôt dans le lit que debout. J'avais trouvé un système de pupitre qui me permettait d'écrire étant couché.
J'éloignais de ma pensée Bacchus et le sort incertain que lui réservait l'avenir, et j'avançais ainsi, chaque jour, la composition de Don Quichotte.
Henri Cain avait très habilement, suivant son habitude, établi un scénario d'après la comédie héroïque de Le Lorain, ce poète dont le bel avenir fut tué par la misère, qui précéda sa mort. Je salue ce héros de l'art dont la physionomie rappelait celle de notre héros à la longue figure!
Ce qui, en me charmant, me décida, à écrire cet ouvrage, ce fut une géniale invention de Le Lorain, de substituer à la grossière servante d'auberge, la Dulcinée de Cervantès, la si originale et si pittoresque Belle Dulcinée. Les auteurs dramatiques français les plus en renom n'avaient pas eu cette excellente idée. Elle apportait à notre pièce un élément de haute beauté dans le rôle de la femme et un attrait de puissante poésie à notre Don Quichotte mourant d'amour, du véritable amour cette fois, pour une Belle Dulcinée qui justifiait à un si haut point cette passion.
Ce fut donc avec un délice infini que j'attendis le jour de la représentation. Celle-ci eut lieu à l'Opéra de Monte-Carlo, en février 1910. O la belle, la magnifique première!