—Quand on a l'honneur d'être élève de Massenet, on supprime «Monsieur».

Combien j'ai été heureux de faire partie de cette classe qui était pour moi, comme pour nous tous, une délicieuse récréation, en même temps qu'un précieux enseignement qui nous conduisait vers les beautés de la Ville Éternelle! Enseignement très imagé et faisant comprendre la musique, avec un art tout particulier, par des exemples qu'il savait trouver dans la littérature, la peinture. Exemple bien caractéristique:

—N'oubliez pas à cet endroit, me dit-il, la petite flûte; c'est du vermillon!

Un des grands talents du maître, talent inoubliable! c'était de faire comprendre, aimer, approfondir, lui-même chantant, exécutant au piano, les œuvres des maîtres. Il nous jouait souvent Schubert et Schumann, comparant leurs différents génies jusque dans les plus petites nuances.

Il nous a commenté aussi la symphonie. Je me souviens d'un cours intéressant où il nous expliqua avec clarté la hardiesse des développements de la symphonie en sol mineur du grand Mozart. Un jour aussi, il nous démontra d'une façon pittoresque la différence entre les «trois orages»: de la Pastorale, de Guillaume Tell et de Philémon et Baucis. L'orage-symphonie, l'orage-opéra et l'orage-opéra-comique. Vous voyez, par là, la diversité de son enseignement: pas moyen de s'ennuyer! Si je continuais le récit de mes souvenirs, il me faudrait trop de pages. Avant de terminer, je tiens à vous remercier, monsieur, de l'occasion que vous me donnez de prouver mon admiration et mon affectueuse reconnaissance envers mon cher maître, une des gloires de l'art musical français.

CHARLES LEVADÉ.

9 décembre 1911.

Il est peu d'images du passé qui me soient aussi chères que celle de mon maître Massenet dans sa classe, à l'ancien Conservatoire. Le lieu était le plus malgracieux qui se pût voir. On y accédait par un couloir étroit, dont le méandre recélait l'inévitable piège de deux marches obscures. La petite salle était nue, sans réserve. Devant un grand vieux piano, une chaise pour le maître, flanquée de deux escabeaux dont s'emparaient les doyens de la classe, les autres élèves debout pressés autour. Une crasse auguste engluait les formes et les couleurs; et l'on ne savait pas ce qu'on respirait là-dedans: il semblait que, depuis Cherubini, personne n'eût ouvert les fenêtres, dont les vitres poudreuses tremblaient au vacarme du faubourg Poissonnière. La lumière, à l'entresol, était si chiche, qu'il y fallait, certains jours sombres, la chandelle. Mais, dès que M. Massenet avait levé sur nous son œil avide de vie, dès qu'il avait parlé ou mis sa main au clavier, tout s'éclairait, l'atmosphère vibrait d'espérances, de jeunes illusions, des plus vives impressions musicales. Son enseignement se bornait à examiner et à corriger nos travaux, à leur opposer et à commenter des modèles: les principes se déduisaient ainsi, au hasard de l'occasion, qui parfois menait loin. On peut concevoir plus de méthode; mais, données avec la vivacité d'intelligence et la passion qu'y apportait M. Massenet, ces leçons avaient un pouvoir merveilleux d'éveiller et de soutenir l'activité d'un jeune esprit. Jouant et chantant lui-même, illuminant ainsi nos pauvres essais, le maître démêlait mieux que nous ce que nous avions rêvé d'y mettre, discernait du premier coup la miette féconde dont nous n'avions pas su tirer parti; et s'il nous renvoyait, notre travail en morceaux, il ne nous renvoyait qu'avec l'ardente confiance de faire mieux, et le moyen topique d'y réussir. La clarté, la mesure, la rigoureuse propreté, mais le mouvement juste de la forme; la sincérité et la simplicité du sentiment: là étaient ses premiers conseils.

On lui a reproché cet enseignement: on a dit que tous ses élèves «faisaient du Massenet». En sept années, je ne l'ai pas entendu demander une fois, ou seulement approuver qu'on en fît. Et ses élèves ont-ils été seuls à en faire? Des maîtres mêmes, contemporains de M. Massenet, et jusqu'à ses aînés, de combien peut-on dire qu'ils n'ont pas un instant subi l'empreinte de son irrésistible séduction? Ce sont les natures amorphes, comme Guiraud et Delibes, qui peuvent former des élèves qui ne gardent rien d'elles.

Quant aux auteurs qu'il nous faisait connaître, M. Massenet les choisissait avec un éclectisme parfait, et quelquefois le plus loin qu'il pouvait sembler de son propre idéal. Il trouvait dans chacun l'exemple efficace, soit pour appuyer quelque précepte technique, soit, et plus souvent encore, pour nous faire saisir de quelles impressions de l'art, de la nature, et de la vie surtout, le fond de la musique est fait. Ce qui ne se peut dire, c'est avec quelle intensité de couleur et d'émotion il savait, sur ce piano minable, éveiller toute la beauté intime et la beauté plastique d'un chef-d'œuvre; mais il faut avouer que rien ne nous captivait davantage que l'exécution, exceptionnellement consentie, de l'un de ses propres ouvrages. Qui n'a pas entendu par Massenet la musique de Massenet ne sait pas ce que c'est que la musique de Massenet. Les interprètes sont si rares, qui n'en ont pas chargé le trait, au degré, souvent, de la caricature! Et quelle joie, quand il apportait quelques pages manuscrites de la partition en œuvre! pages de l'aspect le plus net, le plus sûrement ordonné, mais d'un aspect frémissant, qui avait déjà une grâce expressive: des pages de sa vie vraiment, la date notée au coin, avec le fait, petit ou grand, qui avait été pour lui l'événement du jour. J'entends encore une lecture, inoubliable, de Werther; et je revois l'expression singulière d'anxiété sur le front du maître, qui certes n'attendait pas un avis de ses élèves, mais guettait le trouble de ce premier public, tout sensible, et trop naïf pour la simulation.