Je n'eus qu'à retirer la main de ma poche, en lui présentant le Poème d'Avril, qui venait de recevoir de si pénibles accueils.
Je ne touchai pas un sou, c'est vrai; mais combien d'argent, si j'en avais eu, n'aurais-je pas donné pour être édité. Quelques mois après, les amateurs de musique chantaient les fragments de ce poème:
| Que l'heure est donc brève |
| Qu'on passe en aimant! |
Ce n'était encore ni l'honneur, ni l'argent, mais, sûrement, un grand encouragement.
Le choléra sévissait à Paris. Je tombai malade, et les voisins n'osaient plus prendre de mes nouvelles. Cependant mon maître, Ambroise Thomas, prévenu de mon mal dangereux, de ma détresse sans secours, me visita dans ma pauvre chambre, accompagné de son docteur, médecin de l'Empereur. Ce mouvement courageux et paternel de mon bien-aimé maître m'émotionna au point que je m'évanouis dans mon lit.
J'ajoute que cette maladie ne fut que passagère et que je pus terminer dix pièces pour le piano, que l'éditeur Girod me paya deux cents francs. Un louis par page! Je dois à ce bienfaisant éditeur le premier argent gagné avec ma musique.
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La santé de Paris s'était améliorée.
Le 8 octobre, mon mariage se fit dans la vieille petite église du village d'Avon, près de Fontainebleau.
Le frère de ma femme et mon nouveau cousin, l'éminent violoniste Armingaud, créateur de la célèbre société de quatuors, furent mes témoins. Il y en eut d'autres cependant. C'était une compagnie de moineaux qui avaient passé par les vitraux en mauvais état et qui piaillaient à qui mieux mieux, à ce point qu'ils nous empêchèrent presque d'entendre l'allocution du brave curé.