Au retour à Paris, où j'habitais dans la famille de ma femme un ravissant appartement, d'une clarté bien faite pour égayer l'œil et réjouir les pensées, Ambroise Thomas me fit savoir que, sur sa demande, les directeurs de l'Opéra-Comique, Ritt et de Lewen, désiraient me confier un ouvrage en un acte. Il était question de la Grand'Tante, opéra-comique de Jules Adenis et Charles Grandvallet.

Ce fut un étourdissement de bonheur, j'en étais comme tout envahi. Je regrette aujourd'hui de n'avoir pas pu mettre à cette époque, dans cet ouvrage, tout ce que j'aurais voulu donner de moi.

Les études commencèrent l'année suivante.

Que j'étais fier de recevoir mes premiers bulletins de répétition, et de m'asseoir à cette même place, sur cette scène illustre, qu'avaient connue Boïeldieu, Herold, M. Auber, Ambroise Thomas, Victor Massé, Gounod, Meyerbeer!...

J'allais connaître les tribulations d'un auteur. Mais j'en étais si heureux!

Un premier ouvrage, c'est la première croix d'honneur! C'est le premier amour!

Moins la croix, j'avais tout.

La première distribution était: Marie Roze, dans toute la splendeur de sa jeune beauté et de son talent; Victor Capoul, adoré du public, et Mlle Girard, la chanteuse et la comédienne spirituelle qui faisait les délices de l'Opéra-Comique.

Nous étions prêts à descendre en scène lorsque la distribution chavira. On m'enleva Marie Roze et on la remplaça par une jeune débutante de dix-sept ans, Marie Heilbronn, cette artiste à laquelle, dix-sept ans plus tard, je devais confier la création de Manon.

A la première répétition d'ensemble avec l'orchestre, je n'eus pas conscience de ce qui se passait, tant j'étais occupé d'écouter celui-ci, celui-là et toutes les sonorités, ce qui ne m'empêcha pas de dire à tous que j'étais complètement satisfait et heureux.