Puis il venait au Conservatoire dans un tilbury qu'il conduisait habituellement lui-même. Sa notoriété était universelle. En le regardant, on se rappelait aussitôt cet opéra: La Muette de Portici, qui eut une fortune particulière et qui fut le succès le plus retentissant avant l'apparition de Robert le Diable à l'Opéra. Parler de la Muette de Portici, c'est forcément se souvenir de l'effet magique que produisit le duo du deuxième acte: «Amour sacré de la patrie...» au Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, sur les patriotes qui assistaient à la représentation. Il donna, en toute réalité, le signal de la révolution qui éclata en Belgique, en 1830, et qui devait amener l'indépendance de nos voisins du Nord. Toute la salle, en délire, chanta avec les artistes cette phrase héroïque, que l'on répéta encore et encore, sans se lasser.

Quel est le maître qui peut se vanter de compter dans sa carrière un tel succès?....

A l'appel de mon nom, je me présentai tout tremblant, sur l'estrade. Je n'avais que neuf ans et je devais exécuter le final de la sonate de Beethoven, op. 29. Quelle ambition!!!...

Ainsi qu'il est dans l'habitude, je fus arrêté après avoir joué deux ou trois pages, et, tout interloqué, j'entendis la voix de M. Auber qui m'appelait devant le jury.

Il y avait, pour descendre de l'estrade, quatre ou cinq marches. Comme pris d'étourdissement, je n'y avais d'abord pas fait attention et j'allais chavirer quand M. Auber, obligeamment, me dit: «Prenez garde, mon petit, vous allez tomber»—puis, aussitôt, il me demanda où j'avais accompli de si excellentes études. Après lui avoir répondu, non sans quelque orgueil, que mon seul professeur avait été ma mère, je sortis tout effaré, presque en courant et tout heureux... IL m'avait parlé!...

Le lendemain matin, ma mère recevait la lettre officielle. J'étais élève au Conservatoire!...

A cette époque, il y avait, dans cette grande école, deux professeurs de piano. Les classes préparatoires n'existaient pas encore. Ces deux maîtres étaient MM. Marmontel et Laurent. Je fus désigné pour la classe de ce dernier. J'y restai deux années, tout en continuant à suivre mes études classiques au collège, et en prenant part également aux cours de solfège de l'excellent M. Savard.

Mon professeur, M. Laurent, avait été premier prix de piano sous Louis XVIII; il était devenu officier de cavalerie, mais avait quitté l'armée pour entrer comme professeur au Conservatoire royal de musique. Il était la bonté même, réalisant, on peut le dire, l'idéal de cette qualité dans le sens le plus absolu du mot. M. Laurent avait mis en moi sa plus entière confiance.

Quant à M. Savard, père d'un de mes anciens élèves, grand-prix de Rome, actuellement directeur du Conservatoire de Lyon (directeur de Conservatoire! combien en puis-je compter, de mes anciens élèves, qui l'ont été ou qui le sont encore?), quant à M. Savard père, il était bien l'érudit le plus extraordinaire.

Son cœur était à la hauteur de son savoir. Il me plaît de rappeler que lorsque je voulus travailler le contrepoint, avant d'entrer dans la classe de fugue et de composition, dont le professeur était Ambroise Thomas, M. Savard voulut bien m'admettre à recevoir de lui des leçons que j'allai prendre à son domicile. Tous les soirs, je descendais de Montmartre, où j'habitais, pour me rendre au numéro 13 de la rue de la Vieille-Estrapade, derrière le Panthéon.