Au milieu du foyer, où je fus introduit, se trouvait un piano à queue, autour duquel étaient rangés, en hémicycle, une vingtaine de fauteuils et de chaises. En plus des directeurs, se trouvaient là mon éditeur et mon collaborateur, ainsi que les artistes choisis par nous pour créer l'ouvrage. En tête de ces artistes étaient Marthe Duvivier, que le talent, la réputation et la beauté désignaient pour le rôle de Salomé; Mlle Blanche Deschamps, qui devait devenir la femme du célèbre chef d'orchestre Léon Jehin, représentant Hérodiade; Vergnet, Jean; Manoury, Hérode; Gresse père, Phanuel. Je me mis au piano, le dos tourné aux fenêtres et chantai tous les rôles, y compris les chœurs.
J'étais jeune, vif et alerte, heureux, et, je l'ajoute à ma honte, très gourmand. Je le suis resté. Mais si je m'en accuse, c'est pour m'excuser d'avoir voulu souvent quitter le piano pour aller luncher à une table chargée d'exquises victuailles étalées sur un plantureux buffet, dans ce même foyer. Chaque fois que je faisais mine de m'y rendre, les artistes m'arrêtaient et c'était à qui m'aurait crié: «De grâce!... Continuez!... Ne vous arrêtez plus!...» Je le fis, mais quelle revanche! Je croquai presque toutes les friandises préparées à l'intention de tous! Si contents étaient les artistes qu'ils pensèrent bien plus à m'embrasser qu'à manger. De quoi me serais-je plaint?
Je demeurais à l'hôtel de la Poste, rue Fossé-aux-Loups, à côté du théâtre. C'est dans cette même chambre, que j'occupais au rez-de-chaussée, à l'angle de l'hôtel et donnant sur la rue d'Argent, que, durant l'automne suivant, je traçai l'esquisse de l'acte du séminaire, de Manon. Plus tard, je préférai habiter, et jusqu'en 1910, le cher «hôtel du Grand-Monarque», rue des Fripiers.
Cet hôtel se rattache à mes plus profonds souvenirs. J'y vécus si souvent en compagnie de Reyer, l'auteur de Sigurd et de Salammbô, mon confrère de l'Académie des Beaux-Arts! Ce fut là que nous perdîmes, lui et moi, notre collaborateur et ami, Ernest Blau. Il mourut dans cet hôtel et, malgré l'usage qui veut qu'un drap mortuaire ne soit jamais étalé devant un hôtel, Mlle Wanters, la propriétaire, tint à ce que ses obsèques fussent rendues publiques et non cachées aux habitants de l'établissement. Ce fut, dans le salon même, où avait été placé le cercueil, au milieu des étrangers, que nous prononçâmes de tendres paroles d'adieu à celui qui avait été le collaborateur de Sigurd et d'Esclarmonde.
Un détail vraiment macabre. Notre pauvre ami Blau avait dîné, la veille de sa mort, chez le directeur Stoumon. Étant en avance, il s'était mis à regarder, dans la rue des Sablons, des bières très luxueuses exposées chez un marchand de cercueils. Comme nous venions de dire le suprême adieu et qu'on avait placé la dépouille mortelle de Blau dans un caveau provisoire à côté du cercueil tout fleuri de roses blanches d'une jeune fille, un des porteurs trouva que le défunt, s'il eût pu être consulté, n'aurait pu préférer meilleur voisinage, tandis que le commissaire des pompes funèbres faisait cette réflexion: «Nous avons bien fait les choses. M. Blau avait remarqué une bière superbe, et nous la lui avons laissée à très bon compte!...»
En sortant de ce vaste cimetière, encore bien désert à cette époque, l'émotion poignante de la grande artiste, Mme Jeanne Raunay, frappa tous les assistants. Elle marchait lentement aux côtés du grand maître Gevaert.
Ah! le triste jour d'hiver!...
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Les répétitions d'Hérodiade se succédaient à la Monnaie. Elles n'étaient pour moi que joies et surprises enivrantes. Vous savez, mes enfants, que le succès fut considérable. Voici ce que je retrouve dans les journaux du temps:
«...Enfin, le grand soir arriva.