Parlant de cette époque assez lointaine déjà, je me fais gloire de me rappeler que je connus Corot, à Ville-d'Avray, ainsi que notre célèbre Harpignies, qui, en dépit de ses quatre-vingt-douze années accomplies, est encore, au moment où j'écris ces lignes, dans toute la vigueur de son immense talent. Hier encore, il gravissait gaillardement mon étage. O le cher grand ami! Le merveilleux artiste, que je connais depuis plus de cinquante ans!...
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L'ouvrage achevé, j'allai, le 25 mai 1887, chez M. Carvalho. J'avais obtenu de Mme Rose Caron, alors à l'Opéra, qu'elle m'aiderait à auditionner. L'admirable artiste était près de moi, tournant les pages du manuscrit et témoignant, par instants, de la plus sensible émotion. J'avais lu, seul, les quatre actes; quand j'arrivai au dénouement, je tombai épuisé... anéanti!
Carvalho s'approcha alors de moi en silence, et, enfin, me dit:
—J'espérais que vous m'apporteriez une autre Manon! Ce triste sujet est sans intérêt. Il est condamné d'avance...
Aujourd'hui, en y repensant, je comprends parfaitement cette impression, surtout en réfléchissant aux années qu'il a fallu vivre pour que l'ouvrage soit aimé!
Carvalho, qui était un tendre, m'offrit alors de ce vin exquis, du claret, je crois, comme celui que j'avais déjà pris un soir de joie, le soir de l'audition de Manon... J'avais la gorge aussi sèche que la parole; je sortis sans dire un mot.
Le lendemain, horresco referens, oui, le lendemain, j'en suis encore atterré, l'Opéra-Comique n'existait plus! Un incendie l'avait totalement détruit pendant la nuit. Je courus auprès de Carvalho. Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, nous embrassant et pleurant... Mon pauvre directeur était ruiné!... Inexorable fatalité! L'ouvrage devait attendre six années dans le silence, dans l'oubli.
Deux années auparavant, l'Opéra de Vienne avait représenté Manon; la centième y fut atteinte et même dépassée en très peu de temps. La capitale autrichienne me faisait donc un accueil fort aimable et des plus enviables; il fut tel, même, qu'il suggéra à Van Dyck la pensée de me demander un ouvrage.
C'est alors que je proposai Werther. Le peu de bon vouloir des directeurs français m'avait rendu libre de disposer de cette partition.