Quelques rires étouffés s'entendirent. La conversation changea aussitôt de cours.

Le dîner avait pris fin; l'on s'était retiré dans un salon pour y faire un peu de musique; j'allais habilement m'éclipser, lorsque deux dames, vêtues de noir, l'une jeune, l'autre plus âgée, furent introduites.

Le maître de céans s'empressa d'aller les saluer, et, presque au même instant, je leur fus présenté.

La plus jeune était extraordinairement jolie; l'autre était sa mère, en beauté aussi, de cette beauté absolument américaine, telle que souvent nous en envoie la République étoilée.

«Cher maître, me dit la jeune femme, avec un accent légèrement accusé, on m'a priée de venir en cette maison amie, ce soir, pour avoir l'honneur de vous y voir et vous faire entendre ma voix. Fille d'un juge suprême, en Amérique, j'ai perdu mon père. Il nous a laissé, à mes sœurs et à moi, ainsi qu'à ma mère, une belle fortune, mais je veux aller (ainsi s'exprima-t-elle) au théâtre. Si, ayant réussi, l'on m'en blâmait, je répondrais que le succès excuse tout!»

Sans autre préambule, j'accédai à ce désir et me mis aussitôt au piano.

«Vous m'excuserez, ajouta-t-elle, si je ne chante pas votre musique. Ce serait de l'audace, devant vous, et cette audace, je ne l'aurai pas!»

Elle avait à peine prononcé ces quelques paroles que sa voix résonna d'une façon magique, éblouissante, dans l'air de la «Reine de la Nuit», de la Flûte enchantée.

Quelle voix prestigieuse! Elle allait du sol grave au contre-sol, trois octaves en pleine force et dans le pianissimo!

J'étais émerveillé, stupéfait, subjugué! Quand des voix semblables se rencontrent, il est heureux qu'elles aient le théâtre pour se manifester; elles appartiennent au monde, leur domaine. Je dois dire que, avec la rareté de cet organe, j'avais reconnu en la future artiste une intelligence, une flamme, une personnalité qui se reflétaient lumineusement dans son regard admirable. Ces qualités-là sont premières au théâtre.