Grande et rare confiance! mais qui n'était pas un instinct aveugle. Elle était fondée en raison. J'avais droit de croire qu'il n'y avait pas un seul homme de sens parmi ceux qui m'écoutaient, qui me fût hostile. Ami du passé, ami du présent, je sentais en moi les deux principes, nullement opposés, qui se partagent le monde; je les vivifiais l'un par l'autre. Né de la Révolution, de la liberté, qui est ma foi, je n'en ai pas moins eu un cœur immense pour le moyen âge, une infinie tendresse; les choses les plus filiales qu'on ait dites sur notre vieille mère l'Eglise, c'est moi peut-être qui les ai dites.... Qu'on les compare à la sécheresse de ses brillants défenseurs...... Où puisais-je ces eaux vives? Aux sources communes où puisa le moyen-âge, où la vie moderne s'abreuve, aux sources du libre esprit.

Un mot résume ma pensée sur le rapport des deux principes: «L'histoire (c'est ma définition de 1830, et j'y tiens), est la victoire progressive de la liberté. Ce progrès doit se faire, non par destruction, mais par interprétation. L'interprétation suppose la tradition qu'on interprète, et la liberté qui interprète... Que d'autres choisissent entre elles; moi, il me les faut toutes deux; je veux l'une et je veux l'autre... Comment ne me seraient-elles pas chères? La tradition, c'est ma mère, et la liberté, c'est moi!» [Leçon du 28 avril 1842.]

Nul enseignement n'a été plus animé du libre esprit chrétien qui fit la vie du moyen âge. Tout préoccupé des causes, et ne les cherchant que dans l'âme (l'âme divine et humaine), il fut au plus haut degré spiritualiste, et l'enseignement de l'esprit.

De là, les ailes qui le soulevèrent, et le firent passer par-dessus maint écueil, où d'autres plus forts ont heurté.

Un seul exemple, l'art gothique.

Le premier qui le remarqua, lequel n'était pas chrétien, et n'y vit rien de chrétien, le grand naturaliste, Gœthe, admira dans ces répétitions infinies des mêmes formes, une morte imitation de la nature, «une cristallisation colossale.»

Un des nôtres, un puissant poëte, doué d'un sentiment moins noble, mais plus ardent de la vie, sentit ces pierres comme vivantes; seulement, il se prit surtout au grotesque et au bizarre, c'est-à-dire que dans la maison de Dieu, c'est le Diable qu'il vit d'abord.

L'un et l'autre regarda le dehors plus que le dedans, tel résultat plus que la cause.

Moi, je partis de la cause, je m'en emparai, et la fécondant, j'en suivis l'effet. Je ne fis pas de l'église ma contemplation, mais mon œuvre; je ne la pris pas comme faite, mais je la refis... De quoi? de l'élément même qui la fit la première fois, du cœur et du sang de l'homme, des libres mouvements de l'âme qui ont remué ces pierres, et sous ces masses où l'autorité pèse impérieusement sur nous, je montrai quelque chose de plus ancien, de plus vivant, qui créa l'autorité même, je veux dire la liberté.

Ce dernier mot est le grand, le vrai titre du moyen âge; et lui retrouver ce titre, c'était lui faire sa paix avec l'âge moderne, qu'on le sache bien.