A l'appui de cette doctrine d'obéissance et de tyrannie, la délation est autorisée par le fondateur lui-même.
Ses successeurs organisent la grande scolastique morale, ou casuistique, qui trouve pour toute chose un distinguo, un nisi... Cet art de ruser avec la morale, fut la force principale de leur Société, l'attrait tout-puissant de leur confessionnal. La prédication fut sévère, la direction indulgente. Là se conclurent d'étranges marchés entre la conscience malade des grands de ce monde, et la direction toute politique de la Société.
Le moyen le plus efficace de conversion et qui fut dès lors trouvé, appliqué, par les jésuites, ce fut d'enlever les enfants, pour forcer les parents à se convertir... Nouveau moyen, et bien ingénieux, auquel Néron et Dioclétien n'avaient pas pensé.
Un seul fait. Vers 1650, une grande dame du Piémont, très-mondaine, très-passionnée, se trouvait au lit de mort; elle était assistée de ses confesseurs jésuites, et pourtant, peu rassurée. Dans ce grave moment, elle se souvint de son mari qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps, elle le fit venir et lui dit: «J'ai beaucoup péché (peut-être envers vous), j'ai beaucoup à expier, je crois mon âme en péril. Aidez-moi, et jurez que vous emploierez tous les moyens, le fer et le feu, pour convertir les Vaudois.» Le mari, brave militaire, jura, et n'épargna aucun moyen militaire; mais rien n'y faisait. Les jésuites, plus habiles, imaginèrent alors d'enlever les enfants; on était sûr que les mères suivraient[22]...
Ce moyen, sous la même influence, fut largement appliqué, lors de la révocation de l'Édit de Nantes. Louis XIV y répugnait; mais madame de Maintenon qui n'avait pas d'enfant, lui fit entendre que rien n'était mieux imaginé, ni plus efficace... Les cris des mères ont monté au ciel!
Si nous répugnons, nous aussi, à mettre nos enfants dans les mains de ceux qui les premiers conseillèrent ces enlèvements d'enfants, il faut peu s'en étonner. L'éducation mécanique que donnent les Jésuites, cultive peut-être l'esprit, mais en brisant l'âme. On peut savoir beaucoup, et n'en pas moins être une âme morte: Perindè ac cadaver.
Il y a aussi une chose qui doit mettre en défiance. Ce que sont les jésuites aujourd'hui, et ce qu'ils font, qui le sait?... Ils ont plus que jamais une existence mystérieuse.
Nous aurions droit de leur dire: La partie n'est pas égale entre vous et nous. Nous livrons toutes nos pensées au public, nous vivons dans la lumière.—Vous, qui vous empêche de dire oui, le matin, non le soir?
On sait ce que nous faisons. Nous travaillons bien ou mal. Chaque jour, nous venons tout apporter ici, notre vie, notre propre cœur... Nos ennemis peuvent y mordre.
Et il y a déjà longtemps (simples que nous sommes et laborieux) que nous les nourrissons de notre substance. Nous pouvons leur dire, comme dans le chant grec le blessé dit au vautour: «Mange, oiseau, c'est la chair d'un brave; ton bec croîtra d'une coudée.»