Mais auparavant, et lui, et nous, nous serons appelés à répondre de ce que nous avons fait. Les siècles sont responsables comme les hommes. Nous viendrons, nous autres modernes, avec ceux du moyen âge, portant nos œuvres dans les mains, et présentant nos grands ouvriers. Nous montrerons Leibnitz et Kant, et lui saint Thomas; nous Ampère ou Lavoisier, lui Roger Bacon; lui l'auteur du Dies iræ, du Stabat mater, nous Beethoven et Mozart.
Oui, ce vieux temps aura de quoi répondre; saint Benoît, saint François, saint Dominique arriveront chargés de grandes œuvres qui, toutes scolastiques qu'elles peuvent paraître, n'en furent pas moins des œuvres de vie.
Les Jésuites qu'apporteront-ils?
Il ne s'agit pas ici, entre ces deux imposantes réunions des génies du moyen âge, des génies modernes, de montrer des érudits, des gens d'esprit, d'agréables poëtes latins, un bon prédicateur, Bourdaloue, un philosophe ingénieux, Buffier[29]... Peu pour la littérature, rien pour l'art, et moins que rien. Voyez sous leur influence, cette peinture fardée, vieille coquette et minaudière, qui, à partir de Mignard, s'en va toujours pâlissant[30].
Non, ce ne sont pas là vos œuvres. Vous en avez d'autres qu'il faut montrer.
Vos histoires d'abord[31], souvent savantes, toujours suspectes, toujours dominées par un intérêt de parti. Les Daniel, les Mariana, auraient voulu être véridiques qu'ils ne l'auraient pu. Il manque une chose aux vôtres, celle que vous travaillez le plus à détruire, celle justement qu'un grand homme déclare la première qualité de l'historien: «Un cœur de lion pour dire toujours vrai!»
Au fond, vous n'avez qu'une œuvre à vous: c'est un code.
J'entends les règles et constitutions par lesquelles vous vous gouvernez; ajoutons la dangereuse chicane à laquelle vous dressez vos confesseurs pour le gouvernement des âmes.
En parcourant le grand livre des Constitutions des Jésuites, on est effrayé de l'immensité des détails, de la prévoyance infiniment minutieuse dont il témoigne: édifice toutefois plus grand que grandiose[32], qui fatigue à voir, parce qu'il n'offre nulle part la simplicité de la vie, parce qu'on y sent avec effroi que les forces vivantes y figurent comme des pierres. On croirait voir une grande église, non pas comme celle du moyen âge, dans sa végétation naïve,—non! une église dont les murs n'offriraient que têtes et visages d'hommes entendant et regardant, mais nul corps, nul membre, les membres et les corps étant cachés pour toujours, et scellés, hélas! au mur immobile.
Tout bâti sur un principe: surveillance mutuelle, dénonciation mutuelle, mépris parfait de la nature humaine (mépris naturel peut-être à la terrible époque où fut fondé cet institut).