Qu'ai-je vu? Le néant qui prend possession du monde... et le monde qui se laisse faire, le monde qui s'en va flottant, comme sur le radeau de la Méduse, et qui ne veut plus ramer, qui délie, détruit le radeau, qui fait signe... à l'avenir? à la voile de salut?... Non! mais à l'abîme, au vide...

L'abîme murmure doucement: Venez à moi, que craignez-vous? Ne voyez vous pas que je ne suis rien?

Et c'est parce que tu n'es rien, justement, que j'ai peur de toi. Ce que je crains, c'est ton néant. Je n'ai pas peur de ce qui est; ce qui est vraiment, est de Dieu.

Le moyen âge a dit dans son dernier livre (l'Imitation): Que Dieu parle, et que les docteurs se taisent.—Nous n'avons pas ceci à dire, nos docteurs ne disent rien.

La théologie, la philosophie, ces deux maîtresses du monde, d'où l'esprit devrait descendre, disent-elles quelque chose encore?

La philosophie n'enseigne plus; elle s'est réduite à l'histoire, à l'érudition; elle traduit ou réimprime.

La théologie n'enseigne plus. Elle critique, elle injurie. Elle vit sur des noms propres, sur les livres et la réputation de M. tel, qu'elle attaque... Qu'importe M. tel ou tel? Parlez-nous plutôt de Dieu.

Il est grand temps, si l'on veut vivre, que chacun, laissant ces docteurs disputer tant qu'il leur plaît, cherche la vie en soi-même, fasse appel à la voix intérieure, aux travaux persévérants de la solitude, au secours de la libre association.

Nous n'entendons guère aujourd'hui ni la solitude, ni l'association; encore moins sait-on comment le travail solitaire, et les communications libres, peuvent alterner et se féconder.

Là pourtant est le salut... Je vois, en pensée, tout un peuple qui souffre et languit, n'ayant ni association, ni vraie solitude, quelque isolé qu'il puisse être. Ici, un peuple d'étudiants, éloignés de leurs familles (cette montagne des écoles est un quartier d'exilés), là bas un peuple de prêtres, dispersés dans les campagnes, entre la malveillance du monde et la tyrannie de leurs chefs, foule infortunée, sans voix pour se plaindre, qui, dans tout un demi-siècle, n'a poussé encore qu'un soupir[38].