N'excusez pas votre impuissance. Si la foule a rempli l'église, n'essayez pas de nous faire croire qu'elle y vienne pour entendre ce ressassement de vieilles controverses. Nous analyserons tôt ou tard les motifs divers qui l'ont amenée. Aujourd'hui, une question seulement: Est-ce pour quitter le monde que ces gens-ci viennent à l'église, ou pour y entrer plus vite?... Dans ce temps de concurrence, plus d'un a fait comme le passant trop pressé, qui, voyant la rue encombrée, profite d'une église ouverte, la traverse, sort par l'autre porte, et se trouve avoir devancé les simples qui travaillent encore à faire leur voie dans la foule.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenir le clergé stérile, lui continuer la desséchante éducation du seizième siècle, lui imposer toujours les livres qui témoignent de l'état hideux des mœurs de ce temps, c'est faire ce que ne feraient pas ses plus cruels ennemis.

Quoi! ce grand corps vivant, l'énerver, le paralyser! le tenir inerte, immobile! lui tout défendre, excepté l'injure!

Mais l'injure, mais la critique, la meilleure critique, n'est encore qu'une critique, c'est-à-dire une négation. Devenir de plus en plus négatif, c'est vivre de moins en moins.

Nous qu'ils croient leurs ennemis, nous voulons qu'ils agissent, qu'ils vivent. Et leurs chefs, disons mieux, leurs maîtres, ne leur permettent pas de donner signe de vie... Quelle est, je vous prie, des deux mères du jugement de Salomon, quelle est la vraie, la bonne mère? Celle qui veut que l'enfant vive.

Pauvre église! il faut que ce soient ses adversaires qui l'invitent à se reconnaître, à partager avec eux le travail de l'interprétation, à se souvenir de ses libertés et des grandes voix prophétiques qui sont sorties de son sein!

Ne vous souvient-il donc plus, ô Eglise! des paroles éternelles qu'un de vos prophètes, Joachim de Flores, écouté avec respect des papes et des empereurs, dictait, l'an 1200, au pied de l'Etna. Son disciple nous dit: «Il dicta trois nuits, trois jours, sans dormir, manger, ni boire; moi, j'écrivais... Et il était pâle comme la feuille des bois:

«Il y a eu trois âges, trois sortes de personnes parmi les croyants: les premiers appelés au travail d'accomplir la loi, les seconds au travail de la passion, les derniers élus pour la liberté de la contemplation. C'est ce qu'atteste l'Écriture lorsqu'elle dit: Où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté.—Le premier âge fut un âge d'esclaves, le second d'hommes libres, le troisième d'amis; le premier, âge de vieillards, le second d'hommes, le troisième d'enfants; au premier les orties, au second les roses, au dernier les lis.—Le mystère du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit profonde; puis il est venu à poindre comme l'aurore; un jour il rayonnera dans son plein midi... Car à chaque âge du monde, la science croît et devient multiple; il est écrit: Beaucoup passeront, et la science ira se multipliant.»

Ainsi, du fond du treizième siècle, le prophète voyait la lumière du monde moderne, le progrès, la liberté, que ceux-ci ne reconnaissent plus.—De trente lieues on distingue le Mont Blanc, et on ne le voit pas quand on habite dans son ombre.