»A Fulde quatre églises de l'évêché ont été saccagées, la semaine sainte; les paysans de Klégen en Hégau, et ceux de la Forêt-Noire, se sont levés au nombre de trois cent mille. Leur masse grossit chaque jour. Toute ma crainte, c'est que ces insensés ne donnent dans un pacte trompeur, dont ils ne prévoient pas les suites désastreuses. Vous ne seriez que trois, mais confians en Dieu, cherchant son honneur et sa gloire, que cent mille ennemis ne vous feraient pas peur.
»Sus, sus, sus! (dran, dran, dran!) il est temps, les méchans tremblent. Soyez sans pitié, quand même Esaü vous donnerait de belles paroles (Genèse, XXXIII); n'écoutez pas les gémissemens des impies; ils vous supplieront bien tendrement, ils pleureront comme les enfans; n'en soyez pas touchés; Dieu défendit à Moïse de l'être (Deut. VII), et il nous a révélé la même défense. Soulevez les villes et les villages, surtout les mineurs des montagnes...
»Sus, sus, sus! (dran, dran, dran!) pendant que le feu chauffe; que le glaive tiède de sang n'ait pas le temps de refroidir. Forgez Nemrod sur l'enclume, pink pank, tuez tout dans la tour; tant que ceux-là vivront, vous ne serez jamais délivrés de la crainte des hommes. On ne peut vous parler de Dieu, tant qu'ils règnent sur vous.
»Sus, sus, sus! (dran, dran, dran!) pendant qu'il fait jour; Dieu vous précède; suivez. Toute cette histoire est décrite et expliquée dans saint Mathieu, chapitre XXIV. N'ayez donc peur. Dieu est avec vous, comme il est dit, chapitre II, paragraphe 2. Dieu vous dit de ne rien craindre. N'ayez peur du nombre. Ce n'est pas votre combat, c'est celui du Seigneur, ce n'est pas vous qui combattez. Soyez hardis, et vous éprouverez la puissance du secours d'en haut. Amen. Donné à Mülhausen, en 1525. Thomas Munzer, serviteur de Dieu contre les impies.»
Dans une lettre à l'électeur Frédéric et au duc Jean, Luther se compare à Münzer... «Moi, je ne suis qu'un pauvre homme; j'ai commencé mon entreprise avec crainte et tremblement; ainsi fit saint Paul (il l'avoue lui-même, Cor. I, 3-6), lui qui, cependant pouvait se glorifier d'entendre une voix céleste. Moi je n'entends pas de telles voix, et je ne suis pas soutenu de l'Esprit. Avec quels humbles ménagemens n'ai-je pas attaqué le pape! quels n'ont pas été mes combats contre moi-même! quelles supplications n'ai-je pas faites à Dieu! mon premier écrit en fait foi. Cependant j'ai fait avec ce pauvre esprit ce que n'a pas encore osé ce terrible esprit croque-monde (weltfressergeist)[9]. J'ai disputé à Leipzig, entouré du peuple le plus hostile. J'ai comparu à Augsbourg devant mon plus grand ennemi. J'ai tenu à Worms devant César et tout l'Empire, quoique je susse bien que mon sauf-conduit était rompu et que l'astuce et la trahison m'attendaient.
»Quelque faible et pauvre que je fusse alors, mon cœur me disait pourtant qu'il fallait entrer dans Worms, dussé-je y trouver autant de diables que de tuiles sur les toits... Il m'a fallu, dans mon coin, disputer sans relâche, que ce fût contre un, contre deux, contre trois, n'importe, de quelque façon qu'on le demandât. Faible et pauvre d'esprit, j'ai dû pourtant rester à moi-même, comme la fleur des champs; je ne pouvais choisir ni l'adversaire, ni le temps, ni le lieu, ni le mode, ni la mesure de l'attaque; j'ai dû me tenir prêt à répondre à tout le monde, comme l'enseigne l'apôtre (saint Pierre, Ep. I, 3-15).
»Et cet esprit qui est élevé au-dessus de nous autant que le soleil l'est au-dessus de la terre, cet esprit qui nous regarde à peine comme des insectes et des vermisseaux, il lui faut une assemblée toute composée de gens favorables et sûrs desquels il n'ait rien à craindre, et il refuse de répondre à deux ou trois tenans qui l'interrogeraient à part... C'est que nous n'avons de force que celle que Jésus-Christ nous donne; s'il nous livre à nous-mêmes, le bruit d'une feuille peut nous faire trembler; s'il nous soutient, notre esprit sent bien en soi la puissance et la gloire du Seigneur... Je suis forcé de me vanter moi-même, quelque folie qu'il y ait en cela; saint Paul y fut bien contraint aussi (Cor. II, 11-16); je m'en abstiendrais volontiers, si je le pouvais en présence de ces esprits de mensonge.»
Immédiatement après la défaite des paysans, Mélanchton publia une petite histoire de Münzer[r60]. Il est inutile de dire que ce récit est singulièrement défavorable aux vaincus. L'auteur assure que Münzer, réfugié à Frankenhausen, se cacha dans un lit, et fit le malade, mais un cavalier le trouva, et son portefeuille le fit reconnaître...
«Quand on lui serra les menottes, il poussa des cris; à cette occasion le duc Georges s'avisa de lui dire: «Tu souffres, Thomas, mais ils ont souffert davantage aujourd'hui, les pauvres gens qu'on a tués, et c'est toi qui les avais poussés là.» «Ils ne l'ont pas voulu autrement,» répondit Thomas, en éclatant de rire, comme s'il eût été possédé du diable...»
Münzer avoua dans son interrogatoire qu'il songeait depuis long-temps à réformer la chrétienté, et que le soulèvement des paysans de la Souabe lui avait paru une occasion favorable.