«Il est irréligieux, dis-tu, il est superflu, de pure curiosité, de savoir si Dieu est doué de prescience, si notre volonté agit dans ce qui touche le salut éternel, ou seulement souffre l'action de la grâce; si ce que nous faisons de bien ou de mal, nous le faisons ou le souffrons!... Grand Dieu, qu'y aura-t-il donc de religieux, de grave, d'utile? Érasme, Érasme, il est difficile d'alléguer ici l'ignorance. Un homme de ton âge, qui vit au milieu du peuple chrétien, et qui a long-temps médité l'Écriture! il n'y a pas moyen de t'excuser, ni de bien penser de toi... Eh quoi! vous, théologien, vous, docteur des chrétiens, vous ne restez pas même dans votre scepticisme ordinaire, vous décidez que ces choses n'ont rien de nécessaire, sans lesquelles il n'y a plus ni Dieu, ni Christ, ni Évangile, ni foi, rien qui subsiste, je ne dis pas du christianisme, mais du judaïsme!»[a73]
Mais Luther a beau être fort, éloquent, il ne peut briser les liens qui l'enserrent. «Pourquoi, dit Érasme, Dieu ne change-t-il pas le vice de notre volonté, puisqu'elle n'est pas en notre pouvoir; ou pourquoi nous l'impute-t-il, puisque ce vice de la volonté est inhérent à l'homme?... Le vase dit au potier: Pourquoi m'avez-vous fait pour le feu éternel?... Si l'homme n'est pas libre, que signifient précepte, action, récompense, enfin toute la langue? Pourquoi ces mots: Convertissez-vous, etc.»
Luther est fort embarrassé de répondre à tout cela: «Dieu vous parle ainsi, dit-il, seulement pour nous convaincre que nous sommes impuissans si nous n'implorons le secours de Dieu. Satan dit: Tu peux agir. Moïse dit: Agis; pour nous convaincre contre Satan que nous ne pouvons agir.» Réponse, ce semble, ridicule et cruelle; c'est lier les gens pour leur dire, Marchez, et les frapper chaque fois qu'ils tombent. Reculant devant les conséquences qu'Érasme tire ou laisse entrevoir, Luther rejette tout système d'interprétation de l'Écriture, et lui-même se trouve forcé d'y recourir pour échapper aux conclusions de son adversaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il explique le Indurabo cor Pharaonis: «En nous, c'est-à-dire par nous, Dieu fait le mal, non par sa faute, mais par suite de nos vices; car nous sommes pécheurs par nature, tandis que Dieu ne peut faire que le bien. En vertu de sa toute-puissance, il nous entraîne dans son action, mais il ne peut faire, quoiqu'il soit le bien même, qu'un mauvais instrument ne produise pas le mal.»
Ce dut être une grande joie pour Érasme, de voir l'ennemi triomphant de la papauté s'agiter douloureusement sous les coups qu'il lui portait, et saisir pour le combattre une arme si dangereuse à celui qui la tient. Plus Luther se débat, plus il prend avantage, plus il s'enfonce dans sa victoire, et plus il plonge dans l'immoralité et le fatalisme, au point d'être contraint d'admettre que Judas devait nécessairement trahir le Christ[a74]. Aussi Luther garda un long souvenir de cette querelle. Il ne se fit point illusion sur son triomphe; la solution du terrible problème ne se trouvait point, il le sentait, dans son De servo arbitrio, et jusqu'à son dernier jour le nom de celui qui l'avait poussé jusqu'aux plus immorales conséquences de la doctrine de la grâce, se mêle dans ses écrits et dans ses discours aux malédictions contre les blasphémateurs du Christ[a75].
Il s'indignait surtout de l'apparente modération d'Érasme, qui n'osant attaquer à sa base l'édifice du christianisme, semblait vouloir le détruire lentement, pierre à pierre. Ces détours, cette conduite équivoque, n'allaient point à l'énergie de Luther[a76]. «Érasme, dit-il, ce roi amphibole qui siége tranquille sur le trône de l'amphibologie, nous abuse par ses paroles ambiguës, et bat des mains quand il nous voit enlacés dans ses insidieuses figures, comme une proie tombée dans ses rêts. Trouvant alors une occasion pour sa rhétorique, il tombe sur nous à grands cris, déchirant, flagellant, crucifiant, nous jetant tout l'enfer à la tête, parce qu'on a compris, dit-il, d'une manière calomnieuse, infâme et satanique, des paroles qu'il voulait cependant que l'on comprît ainsi... Voyez-le s'avancer en rampant comme une vipère pour tenter les âmes simples, comme le serpent qui sollicita Ève au doute et lui rendit suspects les préceptes de Dieu.» Cette querelle causa à Luther, quoi qu'il en dise, tant d'embarras et de tourmens, qu'il finit par refuser le combat, et qu'il empêcha ses amis de répondre pour lui. «Quand je me bats contre de la boue, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali[11].»
«Je ne voudrais pas, écrit-il à son fils Jean, recevoir dix mille florins, et me trouver devant notre Seigneur, dans le péril où sera Jérôme, encore moins dans celui d'Érasme.
»Si je reprends de la santé et de la force, je veux pleinement et librement confesser mon Dieu contre Érasme[r64]. Je ne veux pas vendre mon cher petit Jésus. J'avance tous les jours vers le tombeau; c'est pourquoi je veux auparavant confesser mon Dieu à pleine bouche et sans mettre une feuille devant.—Jusqu'ici j'ai hésité, je me disais: Si tu le tues, qu'arrivera-t-il? J'ai tué Münzer dont la mort me pèse sur le col. Mais je l'ai tué, parce qu'il voulait tuer mon Christ.»
Au jour de la Trinité, le docteur Martin Luther dit: «Je vous prie, vous tous, pour qui l'honneur de Christ et l'Évangile est une chose sérieuse, que vous veuillez être ennemis d'Érasme...»
Un jour le docteur Luther dit au docteur Jonas et au docteur Pomeranus, avec un grand et sérieux zèle de cœur: «Je vous recommande comme ma dernière volonté d'être terrible pour ce serpent... Dès que je reviendrai en santé, je veux avec l'aide de Dieu, écrire contre lui, et le tuer. Nous avons souffert qu'il se moquât de nous et nous prît à la gorge, mais aujourd'hui qu'il en veut faire autant au Christ, nous voulons nous mettre contre lui... Il est vrai qu'écraser Érasme, c'est écraser une punaise, mais mon Christ dont il se moque m'importe plus que le péril d'Érasme.
»Si je vis, je veux avec l'aide de Dieu, purger l'Église de son ordure. C'est lui qui a semé et fait naître Crotus, Egranus, Witzeln, Œcolampade, Campanus et d'autres visionnaires ou épicuriens. Je ne veux plus le reconnaître dans l'Église, qu'on le sache bien.»