»Lorsque le roi, dans sa majesté, traverse la ville à cheval, des pages l'accompagnent: l'un porte à son côté droit la couronne et la Bible, l'autre une épée nue. L'un d'eux est le fils de l'évêque de Munster. Il est prisonnier et il sert le roi dans sa chambre.
»Le roi a de même dans sa triple couronne surmontée d'une chaîne d'or et de pierreries, la figure du monde percée d'une épée d'or et d'une épée d'argent. Au milieu du pommeau des deux épées se trouve une petite croix sur laquelle est écrit: Un roi de la justice sur le monde. La reine porte les mêmes ornemens.
»En cet appareil le roi se rend trois fois par semaine au marché, où il monte sur un siége élevé qu'on a fait exprès. Le lieutenant du roi, nommé Knipperdolling, se tient une marche plus bas, puis viennent les conseillers. Celui qui a affaire au roi s'incline deux fois, se laisse tomber à terre à la troisième, et expose ensuite ce qu'il a à dire.
»Un mardi ils ont célébré la sainte Cène dans la cour du dôme; ils étaient à table au nombre de près de quatre mille deux cents. Trois plats furent servis: à savoir du bouilli, du jambon et du rôti; le roi et ses femmes et tous leurs domestiques servirent les convives.
»Après le repas, le roi et la reine prirent du gâteau de froment, le rompirent et en donnèrent aux autres, disant: «Prenez, mangez et annoncez la mort du Seigneur.» De même ils prirent une cruche de vin, disant: «Prenez, buvez-en tous et annoncez la mort du Seigneur.»
»Les convives rompirent de même des gâteaux, et se les présentèrent les uns aux autres en prononçant ces paroles: «Frère et sœur, prends et mange. De même que Jésus-Christ s'est dévoué pour moi, de même je veux me dévouer pour toi; et de même que dans ce gâteau les grains de froment sont joints, et que les raisins ont été unis pour former ce vin, de même nous aussi nous sommes unis.» Ils s'exhortaient en même temps à ne rien dire de frivole, ni qui fût contraire à la loi du Seigneur. Ensuite ils remercièrent Dieu, d'abord par des prières, et puis par des cantiques, surtout par le cantique: Gloire à Dieu au haut des cieux! Le roi et ses femmes, avec leurs serviteurs, se mirent à table également, ainsi que ceux qui revenaient de la garde.
»Quand tout fut fini, le roi demanda à l'assemblée s'ils étaient tous disposés à faire et à souffrir la volonté du Père. Ils répondirent tous: Oui. Puis le prophète Jean de Warendorff se leva, et dit: «Que Dieu lui avait ordonné d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour annoncer les miracles dont ils avaient été témoins.» Le même prophète ajouta que, selon l'ordre de Dieu, ceux qu'il nommerait devaient se rendre dans quatre villes de l'Empire, et y prêcher... On donna à chacun un fenin d'or de la valeur de neuf florins avec de la monnaie ordinaire pour le voyage, et ils partirent le soir même.
»La veille de Saint-Gall, ils parurent dans les villes désignées, faisant grand bruit, et criant: «Convertissez-vous et faites pénitence, car la miséricorde du Père est à sa fin. La cognée frappe déjà la racine de l'arbre. Que votre ville accepte la paix, ou elle va périr.» Arrivés devant le conseil des quatre villes, ils étendirent leurs manteaux par terre, et y jetèrent les susdites pièces d'or, en disant: «Nous sommes envoyés par le Père pour vous annoncer la paix. Si vous l'acceptez, mettez tout votre bien en commun; si vous ne voulez pas faire cela, nous protesterons devant Dieu avec cette pièce d'or, et nous prouverons par elle que vous avez rejeté la paix qu'il vous envoyait. Il est arrivé maintenant, le temps annoncé par tous les prophètes, ce temps où Dieu ne voudra plus souffrir sur la terre que la justice; et quand le roi aura fait régner la justice sur toute la face de la terre, alors Jésus-Christ remettra le gouvernement entre les mains du Père.»
»Alors ils furent mis en prison et questionnés sur leur croyance, leur vie, etc... (Suit l'interrogatoire.) ... Ils disaient qu'il y avait quatre prophètes, deux vrais, et deux faux; que les vrais, c'étaient David et Jean de Leyde, et les faux, le pape et Luther. «Luther, disaient-ils, est pire encore que le pape.» Ils tiennent aussi pour damnés tous les autres anabaptistes, quelque part qu'ils se trouvent.
»... Dans Munster, disaient-ils, les hommes ont communément cinq, six, sept ou huit femmes, selon leur bon plaisir[1]. Mais chacun est obligé d'habiter d'abord avec l'une d'entre elles, jusqu'à ce qu'elle soit enceinte. Ensuite, il peut faire comme il lui plaît. Toutes les jeunes filles qui ont passé douze ans doivent se marier...