En 1540, Luther donna un repas auquel assistèrent les principaux membres de l'Université[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le monde fut en belle humeur, un verre à cercles de couleurs fut apporté. Luther y versa du vin et le vida à la santé des convives. Ceux-ci lui rendirent son salut en vidant le verre chacun à son tour, à la santé de leur hôte. Quand ce fut le tour de maître Eisleben, Luther lui présenta le verre en disant: «Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du premier cercle, ce sont les dix commandemens; de là jusqu'au second, c'est le credo; jusqu'au troisième c'est le pater noster; le catéchisme est au fond.» Puis il le vida lui-même, le fit remplir de nouveau et le donna à maître Eisleben. Celui-ci n'alla point au-delà du premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder sans une espèce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: «Je savais bien que maître Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et qu'il laisserait le credo, le pater noster et le catéchisme.»

Maître Jobst étant à la table de Luther, lui montra des propositions d'après lesquelles on ne devait point prêcher la Loi, puisque ce n'est pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: «Faut-il que les nôtres commencent de telles choses, même de notre vivant. Ah! combien nous devons honorer maître Philippe (Mélanchton), qui enseigne avec clarté et vérité l'usage et l'utilité de la Loi. Elle se vérifie, la prophétie du comte Albert de Mansfeld qui m'écrivait: Il y a derrière cette doctrine un Münzer. En effet celui qui détruit la doctrine de la Loi, détruit en même temps politicam et œconomiam. Si l'on met la Loi en dehors de l'Église, il n'y aura plus de péché reconnu dans le monde: car l'Évangile ne définit et ne punit le péché qu'en recourant à la Loi.» (1541.)

«Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parlé et écrit si durement contre la Loi, cela est venu de ce que l'Église chrétienne était chargée de superstitions, sous lesquelles Christ était tout-à-fait obscurci et enterré[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette tyrannie de la conscience les âmes pieuses et craignant Dieu. Mais je n'ai jamais rejeté la Loi...»[a72]

CHAPITRE V.

Tentations: Regrets et doutes des amis, de la femme; Doutes de Luther lui-même.

Maître Philippe Mélanchton dit un jour la fable suivante à la table du docteur Martin Luther[r116]: «Un homme avait pris un petit oiseau, et le petit oiseau aurait bien voulu être libre, et il disait à l'homme: O mon bon ami, lâche-moi, je te montrerai une belle perle qui vaut bien des milliers de florins! Tu me trompes, dit l'homme. Oh non! aie confiance, viens avec moi, je vais te la montrer. L'homme lâche l'oiseau, qui se perche sur un arbre et lui chante: Crede parùm, tua serva, et quæ periêre, relinque (ne te confie pas trop, garde bien le tien, laisse ce qui est perdu sans retour). C'était en effet une belle perle qu'il lui laissait.»

«Philippe me demandait une fois que je voulusse lui tirer de la Bible une devise, mais telle qu'il ne s'en lassât point[r117]. On ne peut rien donner à l'homme dont il ne se lasse.»

«Si Philippe n'eût pas été si affligé par les tentations, il aurait des idées et des opinions singulières[r118]