»Je le vois de loin qui gonfle ses joues à en devenir tout rouge, qui souffle et qui fait fureur; mais notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dès le commencement, lui a donné un coup de poing sur cette joue gonflée, le combat maintenant encore, et le combattra toujours. Il ne peut pas en avoir menti, quand il dit: «Je serai auprès de vous jusqu'à la fin du monde,» et «Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre mon Église;» et dans saint Jean: «Mes brebis ne périront jamais; personne ne les arrachera de ma main»; et dans saint Mathieu, X: «Tous les cheveux de votre tête sont comptés; c'est pourquoi ne craignez pas ceux qui tuent le corps.»

«Néanmoins, il nous est commandé de veiller et de garder sa lumière tant qu'il est en nous. Il est dit: «Vigilate; le diable est un lion rugissant qui tourne autour et qui veut nous dévorer.» Tel il était quand saint Pierre disait cela, et tel il sera encore jusqu'à la fin du monde.....»

(Luther revient ensuite à parler du secours de Dieu sans lequel tous nos efforts seraient vains, et il continue ainsi:) «Toi et moi nous n'étions rien il y a mille ans, et cependant l'Église a été sauvée sans nous: elle l'a été par celui de qui il est dit: Heri et hodiè. De même à présent ce n'est pas nous qui conservons l'Église, car nous ne pouvons atteindre le diable qui est dans le pape, les séditieux et les mauvaises gens; elle périrait sous nos yeux, et nous-mêmes avec elle, n'était quelqu'autre qui conserve tout. Il nous faut laisser faire celui de qui nous lisons: Qui erit, ut hodiè.....

»C'est une chose lamentable de voir notre orgueil et notre audace après les terribles et honteux exemples de ceux qui, dans leur vanité, avaient cru que l'Église était bâtie sur eux. Comment a fini ce Münzer (pour ne parler que de ce temps), lui qui pensait que l'Église ne pouvait exister s'il n'était là pour la porter et la gouverner? Et tout récemment encore, les anabaptistes n'ont-ils pas été pour nous un avertissement assez terrible pour nous rappeler combien un diable plus subtil encore est près de nous, combien nos belles pensées sont dangereuses, et comme il est nécessaire (selon le conseil d'Isaïe) que nous regardions dans nos mains quand nous ramassons quelque chose, pour voir si c'est Dieu ou une idole, si c'est de l'or ou de l'argile?

»Mais tous ces avertissemens sont perdus; nous vivons en pleine sécurité. Oui, sans doute le diable est loin de nous; nous n'avons rien de cette chair, qui était même en saint Paul, et dont il ne pouvait se défendre malgré tous ses efforts (Rom. VII). Nous, nous sommes des héros, nous n'avons pas à nous mettre en peine de la chair et de la pensée; nous sommes de purs esprits, nous tenons captifs la chair et le diable à la fois, et tout ce qui nous vient dans la tête, c'est immanquablement inspiration du Saint-Esprit; aussi cela tourne-t-il si bien à la fin que le cheval et le cavalier se cassent le cou.

»Les papistes, je le sais, me diront ici: «Eh bien! tu le vois; c'est toi-même qui te plains des troubles et des séditions? Qui en est cause, si ce n'est toi et ta doctrine?» Voilà le bel artifice par lequel ils pensent renverser de fond en comble la doctrine de Luther. Il n'importe! Qu'ils calomnient, qu'ils mentent tant qu'ils voudront; il faudra bien qu'ils se taisent. D'après ce grand argument, tous les prophètes auraient été également des hérétiques et des séditieux, car ils furent tenus pour tels par leur propre peuple; comme tels ils furent persécutés, et la plupart mis à mort.

»Jésus-Christ lui-même, notre Seigneur, fut obligé de s'entendre dire par les Juifs, et en particulier par les pontifes, les pharisiens, les scribes, etc., par ceux qui étaient les plus hauts en pouvoir, qu'il avait le diable en lui, qu'il chassait les diables par d'autres diables, qu'il était un samaritain, le compagnon des publicains et des pécheurs. Il fut même à la fin condamné à mourir sur la croix comme blasphémateur et séditieux. «Lequel d'entre les prophètes, disait saint Étienne aux Juifs qui allaient le lapider, lequel vos pères n'ont-ils pas persécuté et tué? Et vous, leurs descendans, vous avez vendu et tué le juste dont ces prophètes avaient annoncé la venue.»

»Les apôtres et les disciples n'ont pas été plus heureux que leur maître; les prédictions qu'il leur avait faites se sont accomplies...

»S'il en est ainsi, et l'Écriture en fait foi, pourquoi donc nous étonner de ce que nous aussi qui, dans ces temps terribles, prêchons Jésus-Christ et nous reconnaissons pour ses fidèles, nous soyons, à son exemple, persécutés et condamnés comme hérétiques, comme séditieux? Que sommes-nous à côté de ces génies sublimes, éclairés par le Saint-Esprit, ornés de tant de dons admirables, et doués d'une foi si forte?

»N'ayons donc pas honte des calomnies et des outrages dont nos adversaires nous poursuivent. Que tout cela ne nous effraie point. Mais regardons comme notre plus grande gloire de recevoir du monde le même salaire que dès le commencement tous les saints en ont reçu pour leurs fidèles services. Réjouissons-nous en Dieu de ce que nous aussi, pauvres pécheurs et gens méprisés, nous avons été jugés dignes de souffrir l'ignominie pour le nom du Christ...